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REVUE
DE PARIS.
I
REVUE
DE PARIS,
EDITION AUGMENTEE
DES PRINCIPAUX ARTICLES DE LA REVUE DU XIX*^ SIÈCLE.
TOME ONZIÈME.
NOVEMBRE 1838.
SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,
AD. WAHLEN ET COMPAGNIE. 1838
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MATHILDE.
Je raconte tout simplement une histoire romanesque dont toute la Gtiampagne se rappelle encore le scandale; c'est l'his- toire des amours d'un jeune maître d'école et d'une demoiselle du monde.
M. André Fourcade, maître d'école à ChameroUes, avaitpour logis la maison la plus gaie du vilage : une petite maison bâlie en pierres blanches , à l'ombre d'un clocher flamand, à la sor- tie de la commune, entre une belle draperie de verdure où s'é- battaient ses écoliers, et un joli jardin où il se reposait dans le travail champêtre. D'un côté, la vue s'étendait sur l'agreste vallée de Saint-Pierre, de l'autre sur la vieille église , sur le verdoyant cimetière et sur les humbles chaumières de Chame- roUes. Cette petite maison, abritée par l'église comme un enfant par sa mère , vous eût fait envie à vous, madame , qui avez un hôlelà Paris; à vous, monsieur, qui avez un château en Espa- gne. Ce fut dans la salle d'école que je vis pour la première fois M. Fourcade; j'étais alors un glorieux clerc de notaire et j'allais vers lui pour recueillir divers renseignements sur les savarts communaux de ChameroUes. La moisson était venue et l'école était presque déserte : le pain avant la science. A peine si douze marmots en jaquette parsemaient la salle. Le maître présidait la bruyante assemblée devant une grande table noire où il n'y avait ni livres, ni plumes, ni compas, ni aucun des attributs de l'élude, mais un jeune gars tout ébouriffé qui souriait aux aga- ceries paternelles.
— Voilà, dis-je, un maître d'école assez spirituel ; celui-là n'est point pédant comme tous les autres. Dieu soit loué ! je n'aurai point à subir sa science grammaticale, et ses discours finiront. — M. Fourcade, en effet avait tout au plus ce qu'il faut de pédanterie pour renseignement. Hors de son école et même 11 1
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en son école, c'était un joyeux homme plein d'insouciance et d'abandon, confessant son ignorance à tout venant, liormis aux pères de famille, lisant plutôt le profane Voltaire que le révé- rend père de la Salle, buvant plus volontiers une bouteille de vin qu'un verre d'eau, le vin fût-il d'un mauvais terroir. Pour- tant M. Fourcade était loin d'être un ivrogne; mais il suivait avec religion la coutume des vieux maîtres d'école.
Comme je venais d'entrer, sa femme survint, ayant en main un arrosoir et une bêche. Sa femme était jeune et belle, blonde et rose comme les paysannes du Brabant, et comme les pay- sannes du Biabant elle avait l'intelligence fort embrumée; mais, de temps immémorial , une belle femme à le droit d'être sotte : les femmes sont faites pour la beauté ; et je sais plus d'une femme d'esprit qui donnerait son esprit pour avoir le nez d'une autre forme ou l'œil d'une autre couleur.
En me voyant, M^e Fourcade essaya de rajuster son fichu qui suivait assez mal sa mission ; mais elle perdit son temps et sa peine, le maudit fichu avait pris un mauvais pli. La pauvre femme était toute désespérée, quand elle eut l'instinct de pren- dre son enfant sur son sein; ce fut un chaste voile que n'eussent pas trouvé bien des femmes d'esprit.
Or, au village deCharaeroIles, il était un riche bourgeois, un ancien marchand de fer, ayant le malheur d'avoir une belle fille. Celte belle fille sortait du couvent au temps où commence ce récit. C'était tout simplement une copie mignarde de la femme du maître d'école ; c'était la même nature blonde et nonchalante, mais plus délicate et plus finie. Imaginez une copie de la Made- laine de Rubens faite par Walteau, et vous aurez l'image de M"e Mathilde Lenoir.
Mathilde avait le cœur à l'avenant du corps , un peu mignard comme sa nature, un peu rétréci par le corset comme ses pieds |)ar les souliers; mais enfin un bon petit cœur dont elle suivait Tinslinct. La maîtresse d'école avait le cœur sur la main, M"e Lenoir l'avait sur les lèvres.
M. Lenoir était le maire de la commune de ChameroUes; M. Fourcade, pour son bonheur et pour son malheur, était secré- taire de M. Lenoir. Comme le village n'avait pour hôtel de ville que ly maison du maire, M. Fourcade rencontra souvent Ma- thilde. Il la regardait avec admiration; jamais si douce image
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n'avait enchanté son regard. Sa femme était plus belle , mais c'était sa femme. M. Fourcade ne voyait plus M^^» Four- cade.
M"« Lenoir, au lieu de planter des choux et d'arroser sa sa- lade comme la maîtresse d'école , passait son temps à lire les romans de Walter Scott ; elle avait dix-sept ans, et son cœur fait pour les pures joies de la famille devint bientôt un roman confus ; à ses yeux égarés , la modeste maison de son père se transforma envieux donjon : elle sMmagina qu'elle était châle- laine. Elle attendit longtemps le damoisel de ses rêves, et, lasse d'attendre, elle tourna ses regards sur le maître d'école, c'est-à-dire sur le seul homme du village qui vînt au logis de son père.
A l'heure où les jeunes filles passent de l'adolescence dans la jeunf sse , elles répandent plus que jamais l'amour autour d'elles. Ainsi des fleurs qui versent tant de parfums au moment où elles s'ouvrent. C'est l'heure du danger pour les familles, c'est l'heure du triomphe pour les amants. Les plus chastes ter- nissent peu à peu le ciel de leur àme par les rêves enivrants et les espérances coupables; elles aimaient la vertu, elles en ont peur; leur sommeil était calme et reposant, elles dormaient dans les bras de la Vierge Marie, elles dorment dans les bras agités des visions amoureuses. La lutte est violente, il leur faut la vertu des archanges pour résister à l'amour : le sournois les poursuit ou les entraîne sans relâche et sans pitié vers ces sen- tiei's perdus où il y a tant de fleurs et tant d'épines. L'amour est partout, sur l'autel où elles prient, dans la rose qu'elles cueillent, sous la nue qui passe ; l'amour parle sans cesse : 11 prend la voix de la brise et de la tourterelle ; c'est l'amour qui gémit et qui roucoule quand elles s'égarent dans les bosquets touffus; qui murmure doucement quand elles se reposent au bord des ruisseaux; qui se plaint avec langueur ou qui éclate avec violence quand elles font de la musique. En vain elles dé- tournent leurs yeux des images intinies de l'amour, elles fer- ment leurs oreilles à ses mille voix trompeuses; elles voyent et elles entendent. Le beau ciel, si pur au matin de la vie, se parsème de nuages; les nuages s'amoncèlent, l'éclair sil- lonne l'horizon , l'orage va venir ; — il vient , il éclate , la vertu tombe et l'amour s'élève. Quelquefois l'orage passe en
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vain; l'a mou r a perdu ses peines, la vertu demeure la reine de l'âme.
Ce fut durant cet orage que M"» Lenoir attacha ses regards sur le maître d'école dont la figure souriante et mélancolique tout à la fois, avait quelque attrait surtout pour Mathilde, (jui la regardait au travail des fantaisies sentimentales de l'amour.
M^'e Lenoir était mollement penchée sur la légère balustrade de sa fenêtre qui regardait dans le jardin. C'était le soir, le cou- chant était rouge, le ciel pâlissait, l'ombre jetait un voile sur toutes choses, l'arôme du parterre et le chant du rossignol , s'envolant vers Dieu, s'arrêtaient au cœur de Mathilde , qui chancelait sous l'ivresse. Dans une petite allée bourgeoisement bordée de buis , M. Lenoir et M. Fourcade se promenaient en devisant des intérêts du village. M. Lenoir croyait qu'il fallait vendre les savarts communaux 5 M. Fourcade croyait que les pâturages étaient les seuls biens sacrés des pauvres. Sans le sa- voir, le digne maître d'école plaidait en faveur des paysages ; car en défrichant les prairies et les marais , adieu la verdure des hivers, les grands rideaux d'aulnes et de peupliers, les bou- quets de saules, d'oseraies et d'ajoncs, les ruisseaux qui serpen- tent, les étangs qui se font dans les temps pluvieux; adieu les vaches brunes tachetées de neige, si bien éparpillées sur la sa- vane , les moutons qui se suivent gravement, les agneaux, qui bêlent et bondissent ; — les vaches demeureront à l'étable, les moulons à la bergerie. On desséchera les pâturages, on y plantera des betteraves, et les betteraves diront aux aulnes, aux saules et aux peupliers : — Vilaines bêtes, retirez-vous de notre soleil.
M"e Lenoir suivait le maître d'école d'un regard distrait; elle prit peu à peu quelque plaisir à le voir. Comme la nuit tombait, il fut aisé de s'imaginer que M. Fourcade était le plus beau des hommes. Elle eût bien désiré plus d'agrément dans le costume du magister, mais ce vieil adage : l'habit ne fait pas le moine, lui vint à la mémoire. L'habit ne fait pas l'amoureux, dit-elle. Dès ce soir-là elle s'imagina qu'elle était l'amante de M. Four- cade. Le lendemain elle se fît belle pour lui; le surlendemain elle alla à sa rencontre, dans l'iillée hordée de buis et lui de- mand.i en rougissaid s'il yimail les fleurs. Le maître d'école re-
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garda ramoureuse avec une grande surprise. — Comment ne pas aimer les fleurs? dit-il en souriant. Pour cacher sa rougeur, Mathilde se pencha vers un géranium ; sa rohe s'accrocha à un rosier, et M. Fourcade, en la détachant d'une main tremblante, fit éclater son esprit galant par ce madrigal digne de BoufiFlers : — Il n'y a pas de roses sans épines.
M"e Lenoir s'enfuit toute effarée. — Il m'aime, je suis perdue, murmura-t-elle avec une joie enivrante. Quand elle fut un peu calmée , elle pensa qu'elle était une grande sotte de croire à l'a- mour de M. Fourcade. Cependant sans l'amour eût-il fait un si beau madrigal? — Ah ! dit-elle, s'il était en vers! Voilà bien les femmes , on leur fait de la belle prose , il leur faut de mauvais vers, sans doute parce que les vers sont la langue des dieux. Pendant plus d'une heure Mathilde , appuyée sur la balustrade de sa fenêtre, essaya de mettre en vers la prose du maître d'école :
Ce rosier n'ayant plus — de roses à ses branches , T'accrochait par la robe, — ô rose des plus blanches.'
Elle dormit peu. Le lendemain , comme elle relisait dans la Prison d'Edimbourg , le passage des amours de Butler et de Jeanie Deans, une belle rose fraîchement épanouie vint tom- ber à ses pieds. —C'est de lui , dit-elle avec joie. Et elle effeuilla la fleur, tout en s'enivrant du parfum, dans l'espérance d'y trouver un billet d'amour; et quand la rose fut vainement ef- feuillée : — C'est trop commun , dit-elle ; d'ailleurs celte belle rose ne renferme-t-elle pas une lettre infinie, chacune des feuilles n'est-elle pas un serment? Veuille le ciel que les ser- ments ne se flétrissent pas comme la rose ! — Et elle se mit à interroger toutes les feuilles : — Il m'aime, — un peu, —beau- coup, — passionnément.
La rose venait tout simplement d'une servante qui passait dans le jardin.
Le soir Mathilde rencontra M. Fourcade sous un berceau de verdure. Le pauvre maître d'école, ne sachant trop que lui dire, s'avisa de parler de la science occulte des Égyptiens. Le maître d'école, avait lu dans la matinée un petit volume ayant pour titre la Magie blanche, et les gens qui ne savent pas grand Il 2
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chose, M. Fourcade était de ceux-là, vous disent toujours la der- nière chose qu'ils ont apprise.
— Ce sont de grands magiciens, reprit-il après un silence ; en voyant les lignes de la main ils prédisent l'avenir.
M'ie Lenoir pensa que le maître d'école parlait ainsi pour avoir sa main, elle pensa que ce détour était plein de sentiment et de délicatesse , et elle tendit sa main à M. Fourcade en mur- murant :
— Dites-moi donc l'avenir.
Loin de presser cette main si blanche et si mignonne. M, Four- cade la toucha à peine du bout des doigts. Mathilde, qui augu- rait de tout en faveur de son amour, se dit avec un doux émoi que le maître d'école avait encore le cœur de la jeunesse eî la candeur de l'adolescence. Cependant M. Fourcade ouvrait de grands yeux et promenait un regard troublé sur les lignes légères de la main de Mathilde.
— Vous vivrez longtemps, mademoiselle. Voyez, la ligne est infinie !
— ■ Vous ne me dites que cela, monsieur Fourcade?
— C'est déjà quelque chose, mademoiselle.
— C'est bien la peine de savoir qu'on vivra longtemps si on ne sait pas pourquoi.
M. Fourcade regarda la ligne de l'amour et de la fortune.
— Vous mourrez pauvre, mademoiselle, je vous le dis à re- gret ; la ligne s'arrête tout d'un coup. De plus vous aurez une vie agitée ; cette autre ligne mille fois traversée est celle des sentiments.
Le maître d'école n'avait osé dire des amours. M'ic Lenoir, enchantée de cette découverte, bondit comme un jeune faon.
— Dieu soit loué ! s'écria-t-elle ; j'ai toujours eu le pressenti- ment que ma vie serait le plus beau roman du monde.
M. Fourcade s'en retourna à sa maison tout allangui par les charmants souvenirs de la soirée. En franchissant le pas de la porte, il vit avant tout la main de sa femme 5 cette main était d'une belle forme , mais point d'une belle couleur. En atten- dant le souper , le pauvre maître d'école essaya vainement de repousser limage attrayante de Mathilde , en regardant l'enfant de ses agrestes amours. La nuit il dormit peu : son cœur battait
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avec; violence, sou âme était tourmentée par une joie impor- tune; il avait presque peur du lendemain. Aux premières clar- tés de l'aurore , comme sa femme tendait les bras pour secouer les chaînes du sommeil, il l'embrassa avec plus de tendresse que de coutume , mais en l'embrassant il songea encore à M^^^ Le- noir. Cependant une heure après , en revenant de sonner Tan- îîelus , le cœur calmé par Taustère solitude de l'église , il se mit à rire de ses tourments nocturnes. Comme, d'aventure, il avait pris du café la veille, il s'imagina que son insomnie venait de là.
Mathilde poursuivait toujours son vofage dans le bleu, c'est-à-dire dans le pays des chimères. Son àme troublée était le refuge des fantasques rêveries; elle avait à propos de 31. Fourcade, les esjiérances les plus extravagantes. — Nous .sommes loin des gloires guerrières, se disait-elle 5 le temps du repos est venu : le temps du repos est le temps de la science: au lieu de sélever par sa bravoure, mon amant s'élèvera par son esprit, et ma fortune lui servira de marche-pied ; il sera roman- cier, historien , poète ! Il servira son siècle et laissera un nom célèbre à nos enfants. — D'autres fois, quand elle se rappelait que M. Fourcade était marié , elle songeait à s'enfuir avec lui dans un pays lointain , et à passer silencieusement sa vie au fond d'un petit val paisible dans les joies champêtres de l'amour. Il me faudrait bien des mots et bien des figures pour analyser toutes les fantaisies sentimentales de cette àme si jeune et si égarée. M. Lenoir ne veillait guère sur la sainte candeur de Mathilde; comme le père de saint Augustin , il eût été moins chagriné de voir un accroc à la vertu de sa fille que de l'en- lendre écorcher la grammaire. Dans ce mauvais siècle , il est beaucoup de ces mauvais pères qui sont plus fiers des agréments que des vertus de leur descendance.
Mathilde rencontra souvent M. Fourcade au jardin. Le maî- tre d'école s'était rassuré sur les enfantillages de la jeune fille ; il s'en amusait avec innocence. Les souvenirs du jardin se perdaient si bien dans les soins de son école et de son église, dans les baisers de sa femme et de son fils, qu'il ne pensait plus a s'en délivrer. Mais au moment où il était le plus calme, la tempête vint s'abattre sur lui. C'était un soir d'été; le ciel était bleu, les roses s'agitaient devant Mathilde comme des en-
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censoirs. La pauvre fille , entraînée par la passion , alla se jeter en pleurant dans les bras de M. Fourcade. Dès cet instant elle fut perdue.
Durant les premiers jours qui suivirent, elle regretta sa blan- che robe d'innocence , et se cacha à tous les regards , comme Eve après son premier péché. Elle voulut jeter pour jamais la pomme de volupté et se réfugier dans la froide solitude d'un couvent. Ce dessein romanes(| ue fut un rêve longtemps caressé ; mais il s'évanouit devant l'attrait du péché. Elle s'accoutuma peu à peu aux vapeurs grossières de son âme , aux images ar- dentes de ses songes : elle s'affermit dans le mal. Si la voix du bien s'élevait en elle pour lui rappeler la douce chasteté de son adolescence, elle étouffait dans les frivoles distractions cette voix de plus en plus terrible.
Le maître d'école était effrayé de son bonheur ; élevé dans les vertus paisibles du coin du feu , il se désolait de voir dans l'histoire de sa vie cette ravissante et pernicieuse page de ro- man. Ce n'était pas ce qu'il avait rêvé : humble et timide , il n'aspirait qu'aux choses les plus simples ; son ambition n'avait jamais dépassé le seuil de sa porte. Il demandait à son pays des écoliers, à son église des surplis blancs , à sa femme un peu d'a- mour. Voilà tout ce qu'il voulait ; mais la fortune ne voulait pas comme lui.
Mathilde trouvait une joie infinie dans ses extravagances. Il ne se passait pas de jour sans qu'elle imaginât une aventure roma- nesque. Pour vous dévoiler tout d'un coup la singularité de ce jeune caractère en proie à tous les caprices, je n'ai qu'à citer un petit épisode de ses amours.
M. Kenoir venait de partir pour la Normandie, où il devait renouveler le bail d'une ferme qui dépendait de la succession de sa femme. Mathilde , seule avec les deux servantes , était la maîtresse absolue de ses œuvres ; mais voulant se i)rouver que son amour était tout hérissé d'obstacles , et d'ailleurs croyant qu'un véritable amoureux doit passer par la fenêtre pour voir son amante, elle s'avisa d'un rendez-vous à minuit en sa cham- bre, et dit à M. Fourcade : — Vous passerez i)ar la fenêtre.
Il fallut bien que le pauvre maître d'école se résignât. II se déchira les mains , il faillit se casser le cou 5 enfin, il par- vint à grimper, grâce aux espaliers, et à franchir la balustrade.
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Une heure après, à son grand dépil . il fallut s'en aller par le même chemin.
— Hélas? disait-il d'un ton piteux, quel dégât parmi ces beaux espaliers ! Il eût été si simple et si facile de passer par la porte !
Une année s'écoula. M. Fourcade résistait vainement à l'at- trait de Mathilde : il faisait tous les malins le serment de ne p!us la revoir, mais tous les soirs il défaisait son serment. Malgré les imprudences de Mii^ Lenoir, leur amour fut longtemps un mystère. En vain une servante avait voulu en répandre le bruit ; nul ne croyait aux commérages de cette fille. M'ie Lenoir amoureuse du maître d'école ; cela ressemblait trop à un conte de fées. Cependant, là-dessus, les idées changèrent peu à peu ; Mme Fourcade. charitablement avertie par ses voisines, ouvrit des yeux de jalouse; M. Lenoir , assiégé de lettres anonymes, ouvrit des yeux de père. Le voile dont se cachaient les amants était d'une grande transparence; ils furent découverts. M. Le- noir enferma sa fille et mit à la porte le maître d'école. Il était un peu tard.
Cette histoire fut un grand scandale pour le pays ; tout l'ar- rondissement s'en amusa. Un garde champêtre anonyme la ra- conta fort grotesqueraent dans une complainte que chantent encore les lavandières de Chamerolles et des villages voisins. Je ne désespère pas qu'en dépit de tous les obstacles les impri- meurs de S. — et de — L. ne contrefassent ce récit pour la dis- traction des collégiens et des maîtres d'école.
Un jour que Mathilde eut un instant de liberté, elle courut h l'église, dont la porte demeurait ouverte; elle attacha à la corde pendante de la cloche un lambeau de papier. C'était vers le soir , et à peine fut-elle de retour en la maison de son père, que le maître d'école, allant sonner l'angelus, comme de cou- tume, trouva le billet. Il y lut ces mots avec beaucoup de peine, tout maître d'école qu'il était :
«^ minuit^ à la petite porte du verger. »
M. Fourcade sonna l'angelus d'une main tremblante, tout en se demandant s'il irait au rendez-vous. Il faut bien le dire . il n'était pas plus brave qu'aventureux ; il redouta un guet-apens,
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une veng<'ance souterraine ; il redouta les jalouses colères de sa femme, et il se promit de demeurer coi ; mais il lui vint bientôt des idées plus humaines ; l'enchanteresse image de Malhilde repassa sous ses yeux, pâle de douleur et d'amour; il fut encore séduit, il jura d'aller au rendez-vous.
Tout à coup il pâlit et sa main plus tremblante se détacha de la corde : dans ses amoureuses distractions , il avait quatre fois sonné l'angelus. Toutes les commères qui s'en revenaient des champs, se disaient entre elles : — Qu'a donc notre maître d'école ?
M. Fourcade alla au rendez-vous, en dépit de la surveillance conjugale de M^^e Fourcade ; minuit sonnait quand il arriva à la petite porte du verger. — Je vous attends depuis une heure, lui cria M''" Lenoir.
Il s'approcha en tremblant , et la pria de crier plus douce- ment.
— Demeurez là , reprit-elle en lui pressant la main. Et elle s'envola vers le logis sans rien dire de plus.
Il y a quelque chose là-dessous, pensa le pauvre maître d'é- co'e. Par prudence il s'éloigna un peu de la porte, il alla s'ai)- puyer contre le tronc d'un vieux pommier, et, le cœur ému, l'œil en garde, l'oreille au guet, il attendit le retour de Mathilde. Une demi-heure s'était écoulée , et Mathilde ne reparaissait pas , il perdait déjà patience , quand il entendit le léger battement d'une robe.
Il s'empressa de retourner à la petite porte.
— Monsieur , reprit la jeune fille, vous allez m'enlever où je vais vous enlever à l'instant : ne m'arrêtez point par vos grands airs d'innocence ; j'ai pris votre rôle parce que vous y êtes mal à l'aise , veuillez prendre le mien , ayez toute la soumission d'une femme, mais ne vous avisez point de vous évanouir, car nous n'avons pas le temps.
Le pauvre maître d'école, tout étourdi, bégaya quelques mois, mais Mathilde lui glissant la main sur les lèvres :
— Uuand nous serons enroule, vous parlerez à loisir.
— Je ne veux point partir , s'écria W. Fourcade.
— Fort bien vous remplissez admirablement votre rôle de femme : Je ne veux pas ] mais moi je sais que les femmes qui disant. Je veux pas, ne savent pas ce qu'elles disent. Or
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donc, il faut que je m'en aille de ce pays où on me jelle la pierre, et vous ne me laisserez point partir toute seule. S'il me tail- lait recourir aux grands moyens , je ne balancerais pas j mais il me semble que nous n'en sommes pas encore au dénouement. Mlle Lenoir tit briller au clair de la lune un petit poi- gnard aigu qu'elle avait dérobé à son père. M. Fourcade eut peur.
— Eh bien ! dit Mathilde d'un ton décidé, faut-il en finir tout de suite?
— Emmenez-moi en enfer, si vous voulez, répondit le pauvre maître d'école.
— A la bonne heure , reprit Mathilde , en l'embrassant. Allons en enfer, s'il le faut , mais par des chemins semés de roses.
Elle fut effrayée de ce qu'elle venait de dire, elle regarda le ciel et murmura eu pleurant : — 0 mon Dieu je suis donc bien changée !
Un âne, conduit par une des servantes de M. Lenoir, survint alors. Mathilde recommanda à la servante de ne rien oublier, et pendant que cette fille chargeait l'àne d'une valise et d'un petit sac qui venaient d'être apportés dans le verger, elle prit le bras du mailre d'école et l'emmena vers le grand chemin. Ils gardè- rent d abord le silence j M. Fourcade, plus effrayé que jamais de ses œuvres d'amour, se demandait s'il ne devait pas prendre la fuite. Mathilde, qui voyait le roman partout, se disait qu'elle en était à la fin du premier livre. N'était la peur de vous en- nuyer, quel beau chapitre j'écrirais ici à propos de ce vieil adage ; — La vie est un roman.
De Chamerolles à la ville la plus proche , il y a deux lieues de pays , c'est-à-dire deux lieues qui ne finissent pas ; il fallut bien que Mathilde traînât ses pieds mignons sur cette route toute rocailleuse, pendant près de quatre heures ; l'àne avait assez de la valise et des accessoires ; D'ailleurs Mathilde aimait mieux être à demi suspendue au bras de son amant, tout silencieux et tout transi qu'il fût. En vain elle essayait de le réveiller à l'amour et à la parole par son charmant babil : — N'avez-vous pas déjà des remords de petite fille ? Regretteriez-vous , d'aventure , vo're barraque et votre planleuse de choux, votre surplis de chantre et votre sceptre de maître d'école? Avez-vous peur de mourir
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de faim avec moi? et qu'importe si nous mourons en nous ai- mant? D'ailleurs, rassurez votre estomac , vilain gourmand. — à tout autre je dirais : Rassurez votre cœur — j'emporte un con- trat de renies sur l'Etat de 2,000 francs , provenant de la suc- cession de ma mèvit. J'ai prisée contrat à mon père, mais n'est-il pas permis de prendre son bien où on le trouve? Après cela n'ai-je pas des diamants à mes pendants d'oreille; et puis ayez donc un peu.de contiance en la destinée, ou plutôt en Dieu. J'ai tantôt dix-neuf ans; en septeiiij)re 18ô4, je serai majeure, je recueillerai l'hérilage de ma pauvre mère , une belle et bonne ferme en iNormandie, et^ alors, qu'auions-nous à regretter et à désirer ?
Le maître d'école soupira et pencha son front rêveur. Jus- (juc-là il avait flotté entre l'idée de relourner à son village et celle de suivre la route aventureuse que lui ouvrait Mathilde ; la belle et bonne ferme de Normandie acheva la séduction de la jeune tille; il fit le serment de s'attacher pour toujours à Mathilde, comme la mousse aux pierres. — Après tout, se disait- il, dans l'ivresse de sa mauvaise action, je ne suis pas fort à plaindre: une belle fille et de bons revenus! J'apprendrai le latin et je m'abonnerai à un grand journal. Mais où allons-nous? demanda-t-il à Mathilde.
— Nous prendrons , à la ville, la diligence d'Épernay, afin de déjouer les recherches de mon père, et de là nous irons à Paris ; c'est une bonne ville qui vous abrite dans son mystère , et qui vous défend des méchancetés de la province ; c'est le refuge de toutes les grandes passions exilées de la vie départe- mentale ; nous y vivrons dans notre amour et dans l'oubli de tout le monde : la belle vie, ô mon ami ! elle passera vite comme le vent.
M. Fourcade et sa maîtresse arrivèrent à Paris sans mauvaise rencontre. Ils prirent, dans la rue de Verneuil, une chambre pauvrement garnie où ils vécurent en paix durant les premiers mois. — C'est un étudiant et une grisette, disait la portière à tout propos et hors de propos ; ils passent leur temps à roucou- ler et ils ont bien raison. La pauvre petite a l'air d'adorer son amant. Elle lui sert de servante, et , quand il est sorti, elle se met à la fenêtre en pleurant; ils ne reçoivent ni visites, ni let- tres, ni cartes ; je crois bien qu'ils se cachent ici. L'Auvergnat
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du coin m'a bien la mine de les épier, ces pauvres amours : qu'il y vienne un peu, je lui jette ma porte au nez.
M. Lenoir finit par découvrir l'humble retraite de sa fille ; il voulut l'en arracher; il usa de prières et de menaces. Il se jeta aux genoux de Mathilde et la supplia de revenir dans le bon chemin par pitié pour ses cheveux blancs; il la menaça de l'en- fermer aux Madelonnettes avec sa malédiction ; la pauvre égarée résista aux menaces comme aux prières : elle ne voyait dans tout cela qu'un nouveau chapitre de roman, ou plutôt elle était comme ces voyageurs qui, surpris par la tempête et fascinés par la grande poésie du danger, s'avancent témérairement au lieu de se détourner. M. Lenoir eut beau faire, il échoua tou- jours. 11 ne lui restait qu'un dernier moyeu pour toucher et sauver cette âme rebelle au bien, c'était de mourir de chagrin. Il mourut, et la malheureuse fille ne porta le deuil de son père que dans ses vêlements.
Quant au maître d'école, il se laissait nonchalamment aller au cours du hasard ; faible de caractère, il n'essayait point de lutter. Sa pauvre femme, dans toutes les peines du délaisse- ment, lui écrivait en vain des lettres pleines de fautes d'ortho- graphe — ce sont presques toujours des lettres pleines d'amour — où elle parlait de leur enfant « qui devenait grand comme » un homme , » et de son pauvre cœur « qui se mourait tout « seul. r> H baisait les lettres, il pleurait et il n'y pensait plus. Pendant toute la première année , il fut étourdi , enivré , fasciné par le démon du mal. Et puis il accomplissait des rêves longtemps caressés. Il était abonné à un journal quotidien pa- raissant tous les jours, suivant son expression, et il commençait A apprendre comment on traduit rose en latin et comment on traduit rosa en français. Mais, au bout de la première année , l'ennui vint peu à peu obscurcir son ciel, l'oisiveté qui lui sem- blait si douce d'abord lui tomba sur les épaules comme un manteau de plomb; il était né pour le travail, il fallait ù ses bras athlétiques une lutte infinie; sorti du peuple, Dieu ne lui réservait, comme à ses frères, que le repos de la tombe; aussi disait-il quelquel'ois dans ses ennuis qu'il jouait tout simplement le rôle d'un mort. Il ne tarda point à regretter sa vie passée, d'autant plus belle maintenant qu'il la voyait em.bellie par l'é- loignement; il ne tarda point à regreller les bruyants écoliers.
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la glorieuse place de chanlre à l'église de Chamerolles, les soiieis paternels et les naïves amours de sa femme. Là-bas il travaillail et il vivait noblement de son travail. A quoi bon travailler ici où il a plus d'argent qu'il n'en veut? la vie n'est bonne qu'à ceux qui luUent sans cesse. Plaignez le pauvre maître d'écoie, le voilà condamné au repos des vieillards et des infirmes.
Matliilde ne s'ennuyait point j elle suivait toujours avec inté- rêt le roman de sa vie ; elle en relisait sans cesse les débuts ; elle cherchait à en deviner le dénouement. — Un singulier roman^ pensait-elle : le diable serait bien honnête de me dire comment il linira; et pendant de longues heures, elle imaginait les scènes les plus fantasques. — Ah! si vous saviez écrire, disait-elle à M. Fourcade, {|uel chef-d'œuvre pour la France. — Le maître d'école se souciait bien de faire un chef-d'œuvre. A ses yeux, les plus beaux écrits du monde étaient la gram- maire plus ou moins française de M. Noël , la géographie par demandes et par réponses, — quelles demandes et surtout quelles réponses ! — de je ne sais quel abbé célèbre parmi les enfants, et enfin la petite chronique d'un grand journal, d'un journal à grand format. M. Fourcade avait à peine deux fois en sa vie réfléchi aux mystères de la science 5 il s'était demandé pourquoi le mot œil s'écrivait sans la lettre u, et pourquoi la terre se donnait la peine de tourner autour du soleil. M^^ Four- cade avait dit fort raisonnablement à propos de la seconde de- mande, que la terre ne tournait pas autour du soleil, mais de- vant le soleil, comme une poularde à la broche devant le feu. M. Fourcade avait fort mal accueilli le raisonneraentde sa femme; Ijime Fourcade s'était animée, et pendant leur querelle géogra- phique, le lait s'était enfui de la marmite. — Maudite femme , voilà le souper au diable. J'en suis bien aise! — Et comme M™e Fourcade courait à la marmite, elle avait renversé une chaise sur les pieds du maître d'école ; l'enfant, réveillé subite- ment, avait crié dans son berceau , et M. Fourcade s'était sauvé en se promettant de ne plus toucher au feu de la science. Aussi Mathilde eut beau faire : avec elle il changea d'habits, mais il garda son esprit de maître d'école. — J'ai peut-être pris un mauvais lot, se disait-elle dans ses jours brumeux. Après tout, M. Fourcade a des agréments, il est devenu sentimental et mé- lancolique (alors M. Fourcade s'ennuyait); mélancolique , c'est
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un progrès, le siècle tourne à la mélancolie. Et puis , il chante émerveille, souvent les litanies, il est vrai. Ah! s'il clianlait l'Jndalouse.
M. Fourcade ne trouvait plus guère de désennui que dans !e chant ; il chantait des psaumes, des romances , des couplets bachiques et grivois; il était fort content de lui, et regrettait de ne pas avoir un plus grand théâtre : il eût donné un de ses beaux souvenirs de Chamerolles pour chanter tout à son aise pendant un jour à Notre-Dame ou à Saint- Sulpice.
Un temps vint où Mathilde fut surprise des absences du maî- tre d'école ; les dimanches et les jours de fêtes , il partait le matin et ne revenait que le soir; tantôt il parlait d'une prome- nade solitaire, tantôt d'une rencontre d'amis ; ou bien, c'était nue messe en musique, une revue du roi , une vente au Palais de Justice. Mathilde le suppliait en vain de l'emmener ; il trou- vait toujours des obstacles et s'en allait seul. Oij allait-il? Mathilde, d'abord inquiète, fut bientôt jalouse; elle ne douta pas que le volage maître d'école n'eût ouvert son cœur à quelque pimpante Parisienne; déjà sa triomphante rivale se dessinait dans le mauvais côté de son âme; déjà elle ajoutait un chapitre au roman de sa vie ; elle cherchait une belle vengeance ; elle rêvait un noble sacrifice ; elle accablait d'amour son perfide amant.
Un dimanche, elle suivit M. Fourcade , bien résolue à savoir enfin le mot de l'énigme. M. Fourcade descendit vers la Seine par la rue des Saints-Pères , traversa la rivière par le pont du Carjousel , et passa dans le jardin des Tuileries. — C'est cela , dit Mathilde en s'appuyant sur le bord du pont, un rendez-vous. — L'horloge royale sonna dix heures , et !e maître d'école prit un pas plus rapide. — Voyez- vous, l'indigne ! Il est en retard... lise hâte d'arriver... — A la grande surprise de Mathilde, M. Fourcade sortit du jardin ; et quelques minutes après , elle îe vit franchir le seuil de Saint-Roch. — Comme en Espagne, pensa-t-elle, un rendez-vous à l'église? — Elle entra; l'église était presque déserte encore , et d'un premier regard elle vit les vieilles dévotes, le curé et les desservants. M. Fourcade s'était envolé. Après de vaines recherches, espérant qu'il reparaîtrait , elle s'agenouilla devant un pilier, et pria Dieu de lui dévoiler cet horrible mystère qui la désolait tant. Les premiers chants de
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la messe relenlirent dans l'église; les fidèles el les curieux arrivèrent en foule 5 MaUiilde regardait au passage toutes les jeunes élégantes, en se disant : C'est celle-ci, ou celle-là , cette jolie fdie, ou cette belle fename. En promenant ses regards jaloux, elle écoutait avec un charme inconnu les Kyrie eleison, c'était la première fois qu'elle aimait un chant d'église. Afin de mieux entendre , elle s'avançait vers le lutrin ; tout à coup, elle s'arrêta pâle et tremblante : parmi les chantres de Saint-Roch ; elle avait reconnu le maître d'école de Chamerolles.
Elle s'en retourna à son logis dans l'humiliation la plus profonde. Quand , au sortir de vêpres, elle revit M. Fourcade, elle l'accabla de sa douleur et de son mépris. — Voilà donc où vous en êtes venu ! quelle pitié ! choriste d'église, encore si c'était d'Opéra ! Voilà donc le piédestal où vous a conduit l'amour. 0 mon Dieu! je suis bien punie ! que j'étais aveugle quand j'espérais vous métamorphoser; vous étiez maître d'école, vous êtes plus que jamais maître d'école.
— Eh bien oui! s'écria M. Fourcade , maître d'école et tou- jours maître d'école. Il faut que l'orage éclate, il faut que mon cœur s'ouvre; il y a bien assez longtemps que j'essaie de vous voiler ma pauvre nature, je me découvre enfin. Pardonnez-moi, Mathilde , je suis indigne de vous; mais ce n'est pas ma faute et j'en souffre comme un martyr. Dieu vous a faite pour la vie oisive, on le voit à vos pieds et à vos mains; Dieu vous a faite pour charmer le regard comme une belle fleur ; Dieu m'a pétri d'un autre limon, je suis né pour le travail, voyez mes bras et ma stature : le repos est pour moi la fatigue la plus énervante; je suis las de l'oisiveté, il faut que j'agisse. Malgré vos soins amoureux, mes jours passent lentement, lentement, et l'ennui m'abat de plus en plus. Je ne sais si c'est une punition du ciel , je vois tout en noir , il fait toujours nuit pour moi. De grâce; ma pauvre Mathilde , renvoyez votre servante , laissez-moi ba- layer , battre les habits , fendre le bois , laissez-moi chanter à Saint-Roch ou je m'enfuis de Paris , je retourne à Chamerolles.
— Plulôt mourir ! monsieur, que de vous laisser chantera Saint-Roch ; je vous défends d'y mettre les pieds.
M. Fourcade n'osa enfreindre la défensedesa maîtresse, il se résigna à se passer de la distraction du lutrin. Durant ces longs jours qu'il supportait avec tant d'ennui, il s'ouvrait quelquefois
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de claires échappées dans la nuit de son Ame, il revoyait sa petite maison à Tombre du clocher , son jardin qu'il avait enca- dré de haies et parsemé d'arbres à fruits, sa i)auvre femme, qui pleurait sur son délaissement, et son jeune fils qui pleurait de voir pleurer sa mère. Il se souvenait avec délices de ces beaux jours, si bien remplis . oii il sonnait deux fois Tangelus, où il criait après ses écoliers ou après sa femme, où le matin et le soir il labourait son jardin avec tant de joyeuse ardeur.
— Ah ! se disait-il un jour avec une douce tristesse, que mon jardin doit être beau maintenant : la haie va refleurir, les ceri- siers rougissent déjà 5 — et les bordures de buis et de mignon- nettes ! et les jacinthes de monsieur le curé ! et les roses de ma- dame d'Orbigny ! le cep de vigne doit étendre par toute la muraille de la maison ; pourvu que ma femme ait pensé à la faire tail- ler. Hélas ! je l'aurais si bien taillée. — M. Fourcade soupira profondément.
Un soir, après avoir ainsibien caressé les souvenirs de ses beaux jours. M. Fourcade prit son chapeau et sortit en silence dans le seul dessein sans doute de respirer le grand air. Il prit par les Tuileries et suivit les boulevards; au coin delà rue Poissonnière, la diligence de S — l'arrêta au passage. Il fit un signe au con- ducteur qu'il voulait partir, il grimpa sur l'impériale avec l'agi- lité d'un chat, et dit adieu à Paris et à Mathilde.
Les deux lettres suivantes achèvent naturellement cette petite his'oire qui commence dans la joie et qui finit dans le deuil comme toutes les histoires humaines.
De Chamerolles, ce 16 juillet 1837. Ma pauvre A5IIE.
Tu dois me trouver bien faible. Je t'ai toujours dit quej'étais indigne de toi. Mon cœur vaut mieux que moi. Je m'en suis allé sans lui; cela n'empêche pas que je n'aie revu ma pauvre femme avec bien du plaisir. Elle a tant pleuré! Je suis arrivé le soir; elle était toute seule dans notre petite maison , tristement penchée au dessus du feu: longtemps je l'ai regardée par la fe- nêtre, j'étais inquiet de ne pas revoir notre enfant, quand enfin j'ai découvert qu'il était couché dans notre lit. notre lit si dur 11 s
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et si doux? Ah ! Malhilde , pardonne-moi ces souvenirs là. .fe suis entré tout tremblant; je croyais que ma femme , inilî'e a ma vue allait me chasser comme un renégat ; elle a poussé un grand cri et s'est jetée sur mon cœur qui en est encore tout brisé.
— Te voilà! m'a-t-elle dit; je savais bien que tu reviendrais. Et ta belle dame, a-t-elle ajouté en se détachant de mes bras.
— De grâce, ai-je murmmuré, ne parlons pas d'elle. — Tu ar- rives à propos, je prépareune fricassée de fèves, je pensais à toi en les cueillant à la brune. — Et Loulou , où est-il ? — II dort , à ta place , sur ton oreiller, méchant ! — Son berceau est toujours au pied du lit ? — Je ne sais oij le percher ; je voulais le brûler, mais qui sait ce qui arrivera ? — Voyez-vous ! n'espériez-vous pas devenir veuve et alors. .. Ma femme a fait la grimace et s'en est allée devant le feu verser un pot de lait dans les fèves. Moi j'ai couru embrasser le dormeur. Je ne sais pas pourquoi je vous écris tout cela , Mathilde ; c'est que je vous ouvre mon cœur et que j'ai tout cela dans le cœur. J'espère redevenir maître d'école à ChameroUes. TS'otre aventure est un fier scandale , cependant il me semble que je suis vu du même œil qu'auparavant; il y en a qui me montrent du doigt , mais il y en a aussi qui me font fête; j'ai de beaux habits , c'est tout simple. Tenez , ma pauvre bichelte, faites comme moi , rentrez dans la vie commune , on s'y ennuie moins ! mariez-vous : malgré ce qui s'est passé, je connais dans le pays plus d'un aspirant à votre main. Voulez- vous d'un avoué, d'un imprimeur, d'un marchand de fer? Vous n'avez qu'à tendre la main, il vous pleuvra des maris. Ah ! si je n'avais pas de femme, et si vous n'étiez pas si duchesse ! Mariez- vous, Mathilde, ayez des petits enfants : cela fait du mal à la tète, mais cela fait du bien au cœur; on les berce , on les pro- mène , on les caresse, et le temps se passe, vous entendez bien le temps se passe! Surtout ne restez pas à Paris; c'est un u.au- vais pays pour vous comme pour moi. Ne croyez pas que je ne vous aime plus ; c'est à peine si je puis respirer en vous écrivant, et si vous n'étiez qu'à une lieue de ChameroUes , j'irais de suite vous embrasser. Pauvre amie, vous devez bien vous ennuyer là-bas, si loin et si seule !
Adieu, Matilde, au revoir. Je suis pour toujours votre très- humble ami.
A?IDRÉ FOURCADE.
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Je regrette de ne pouvoir copier le paraphe notarial du maître d'école. Ce paraphe fut pour Mathilde la chose la plus amère de cette lettre. Hélas! disait-elle, s'il avait souffert en m'écrivant , il ne. se fût point amusé à enjoliver ainsi son nom.
c< A M. FOCRCADE , ANCIEN MAITRE D'ÉCOLE A CHAMEROLLES.
Paris, le 19 juillet 1837.
« C'est une main déjà glacée qui vous écrit ces lignes. Je vous l'ai souvent dit, monsieur, la vie est un roman, je touche à la fin ; la destinée en a ouvert le dernier chapitre et déjà j'en ai vu le dernier mot. Le roman de votre pauvje Mathilde sera intéres- sant tout comme un autre; si je l'avais lu à quinze ans , comme j'anr.îis pleuré de douces larmes. Mon seul regret est de ne pou- voir le finir avec vous. Dans quels tourments vous m'avez jetée pendant onze jours éternels î Pourquoi ne pas m'avoir tout dit ? Vous n'avez jamais eu de courage. En lisant votre lettre, il m'est venu le dessein de courir à Chamerolles et de me venger : il m'eut été si doux de mourir avec vous. Je ne sais ce qui m'a arrêtée : c'était un trop affreux dénouement; tout le monde m'eût mau- dite... J'ai allumé du charbon il y a un heure, il me vient de noirs étourdissements... Je me hâte d'achever cette lettre , je ne vois plus, ma main tremble
« Dites à votre pauvre femme qu'elle n'ait plus peur de mes séductions ; je viens de me regarder dans la glace : mon Dieu ! que la mort est laide, il me semble que je sors du cercueil.... J'étouffe! je suis tout abattue... Je suis folle... Le matin j'ai dicté mon testament au notaire de la rue de — ; n'oubliez pas d'en de- mander lecture. Je désire être enterrée dans le cimetière de Cha- merolles , à côté de mon père. Une colonne brisée et un saule au-dessus de moi, voilà tout; le cimetière est devant vos fenêtres, il ine semble que je vous verrai encore.
«Adieu , mon seul ami , mon ami ! Je n'ai plus qu'un souffle , j'ai froid, le froid de la mort. Ma plume...
" Toute ma vie vient de repasser dans ma mémoire... J'ai mal vécu, j'étais un enfant : Dieu m'éclaire enfin. 0 mon père! ô mon Dieu! pardonnez-moi, j'ai tant pleuré depuis treize jours. Lais- sez-moi vivre, je veux vivre... Mourir! toute seule! adieu, sou- viens
11 n'y eut point de paraphe dans la lettre de Mathilde.
Arsène Hocssaye.
LA
BELGIQUE.
CINQUIÈME LETTRE. — A M. A DAUZATS.
Gand.
Je VOUS écris de la patrie de Charles-Quint, dont vous avez vu le berceau ici et la tombe en Espagne , désolé de n'avoir pas quelque bonne aventure de voyage à vous raconter; mais les che- mins de fer sont la ruine de la poésie et du pittoresque. On risque bien par-ci par-là de sauter en l'air, de s'en aller à traverschanips, comme a fait l'autre jour le convoi de Termonde, qui a exécuté, avec une adresse merveilleuse, trois tours sur lui-même, semant dans la plaine un régiment d'infanterie qu'il transportait avec armes et bagages, ou bien de s'engloutir dans la Lys, si quelque pontonnier ivre oublie de rajuster les rails. Mais, alors, il n'est guère probable que l'on racontera la chose soi-même, ce qui est un désagrément au moins égal au plaisir de faire platement en trois heures une route de dix-huit lieues.
Quand je dis en trois heures, je me trompe : nous en avons mis cinq aujourd'hui, mais sur ces cinq heures, deux se sont passées à attendre, à Malines, immobiles et emboîtés dans nos diligences, nos berlines et nos wagons, que le convoi de Bruges fût revenu. Ces stations forcées ajoutent mt^diocrement aux charmes de celte locomolio:i, dont le seul avantage, à mon avis, est, sur trois chances, de vous offrir une chance d'arriver plus vite, et deux de ne pas arriver i\\\ tout.
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Celte fois au moins radministratioii en retard pouvait donner une bonne excuse, ce qui ne lui arrive pas toujours : c'était la veille l'ouverture du chemin de fer de Bruges ; le roi l'avait inau- guré, accompagné de la reine, des ministres et des gouverneurs de province, de sorte que cette solennité avait tant soit peu porté atteinte à la régularité des départs et des arrivées.
Ce m'a été. au reste, une merveilleuse occasion d'admirer la quiétude flamande : pendant deux heures chacun est resté à sa place sans donner le moindre signe d'ennui, et sur toute cette longue ligne, trois ou quatre Français, seulement, qu'on recon- naissait à leur impatience, bourdonnaient et voltigeaient autour de leurs cages respectives, comme des frelons autour d'une ruche d'abeilles. Tout le secret de la prospérité belge est dans ces deux mots : Ordre et patience.
En tout cas la Flandre semble avoir été faite dans la prévision des chemins de fer. Je ne sais pas si de Bruxelles à Gand on a eu une montagne de cinq pieds à niveler; aussi le pays, constam- ment plat, est-il peu pittoresque; les moindres petites maisons ont, en revanche, un air de propreté et de bonheur qui fait plaisir à voir.
Arrivés à Gand, nous nous arrêtâmes à l'hôtel des Pays-Bas : je vous le signale , si vous revenez jamais dans la capitale des Flandres ; outre qu'on y est très-bien , il se recommande encore par des souvenirs historiques; c'est sur son emplacement qu'était située la maison où se réunissaient secrètement d'Egmont et Guil- laume le Taciturne.
Mon premier soin fut de me faire conduire au marché du ven- dredi, c'est-à-dire au centre de la vieille vilie. C'est sur cette place, ou autour de cette place, que s'est passée toute l'histoire communale de ce peuple toujours en guerre avec ses seigneurs ou avec ses voisins. Le château des comtes , bâti en 867, par Baudouin Bras de fer, domine encore le marché, mais sa porte donjonnée est flanquée aujourd'hui de deux maisons assez mes- quines, dont celle de gauche, construite en 1829. sert de loge à l'officier chargé de faire exécuter les condamnations capitales. Grâce à cette annexe qui ne fait pas honneur au goût archéolo- gique des Gantois, ce chcàteau a singulièrement perdu de son apparence formidable; un chapeau tricolore, arboré par les bou- chers, en 18Ô0. et placé au bout d'une perche, comme la toque
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de Gessler, rappelle le patriotisme de cette confrérie, qui a gardé Jusqu'à nos jours ses privilèges et son nom CCEnfanlsdu Prince. En effet, toute la corporation des bouchers, s'il faut en croire la tradition sur laquelle ils appuient leur noblesse, aurait droit à ce titre , et descendrait en ligne directe de Charles-Quint. Le jeune empereur avait un fils d'une jolie bouchère qu'il aimait beau- coup; il voulut savoir un jour ce qu'elle désirait, promettant de lui accorder sa demande, en témoignage du plaisir que lui cau- sait sa paternité ; la bouchère demanda que le privilège de tuer et de vendre la viande dans toute la ville fût concentré et de- meurât perpétuellement dans la descendance mâle de son enfant. La chose lui fut accordée; le boucher impérial eut deux fils, et ceux-ci furent la tige des deux corporations qui existent encore à cette heure sous le nom des grands et des petits bouchers. Lors- que Napoléon visita la Flandre, les petits bouchers, en appelant à leurs privilèges, réclamèrent et obtinrent l'honneur de lui servir de garde. Ce fut conduit par eux, que l'empereur passa sous l'arc de triomphe qu'ils avaient élevé en son honneur, et sur lequel ils avaient écrit cette courte et simple inscription , que celui en l'honneur de qui elle avait été faite trouva médiocrement respec- tueuse :
A NapoléoQ le Grand
Les petits bouchers de Gand.
Ce fut Baudouin, comte de Hainaut, successeur de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, qui, afin de pacifier et de s'attacher les Gantois qui ne le voulaient pas reconnaître, leur accorda ces privilèges, qui furent la source de leur liberté et de leur fortune, et qu'ils invoquèrent si souvent depuis à main armée contre les seigneurs qui tentaient de leur porter atteinte ; en voici le préambule :
M II est conforme à la loi de Dieu et aux lumières de la saine raison que les princes qui prétendent être honorés et servis, par leurs sujets se fassent réciproquement un devoir de respecter et de maintenir intacts les droits et coutumes raisonnables de ces derniers; et c'est par ces considérations qu'à la demande de mes chers et féaux bourgeois de Gand , je leur ai octroyé de la ma- nière suivante leurs droits et coutumes , ainsi que les franchises de leur ville que je vais passer en revue.
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a Art. 1". Les Gantois doivent à leur prince fidélité et amitié aussi longtemps qu'il les traite conformément à la justice et ù la raison, car c'est en agissant ainsi que ce prince règne pour l'avan- tage de tous. »
Comme on le voit , l'obéissance des Gantois était chose tout ù fait facultative, puisqu'ils étaient juges eux-mêmes des actes qui les en dégageaient.
Le successeur de ce grand donneur de libertés fut Baudouin IX, qui se croisa, selon la coutume du temps, mais qui, au lieu d'aller à Jérusalem comme ses devanciers, marcha sur Constantinople. Baudouin prit cette ville en 1204 , de concert avec le marquis de Monlerrat et Dandolo, et il fut proclamé empereur d'Orient par les Vénitiens et les Français. L'année suivante , il disparut dans un combat contre les Bulgares : les uns disent qu'il mourut dans une vallée pleine de loups, où il aurait été exposé après avoir eu les pieds et les mains coupés ; les autres disent qu'il fut pendu par ordre de sa propre fille , la comtesse Jeanne, qui, le voyant revenir au bout de vingt ans d'absence, aurait refusé de le recon- naître, et l'aurait traité comme un imposteur. Ceux qui soutien- nent cette dernière assertion s'appuient sur ce que Jeanne, quelque temps après le supplice du vrai ou faux Baudouin, fonda à Lille l'hospice appelé de nos jours encore l'hôpital Comtesse , et dont les murailles, les vitrages, les rideaux, les plats , les assiettes, les nappes et les serviettes , portaient pour marque une potence , ce que n'eussent pas permis les directeurs de l'établissement , s'ils n'avaient pas vu dans cette fondation un acte d'expiation , en même temps que de charité. Au reste , vous lirez bientôt , mon cher Adrien, ces choses dans le plus grand détail, car à cette heure, je voyage en Flandre à l'effet d'y recueillir les traditions relatives à Baudouin, dont je compte faire le héros de l'un de mes plus prochains romans.
Celui des comtes de Flandre qui se trouva le moins disposé à reconnaître la validité de ces privilèges accordés par ses prédé- cesseurs , fut Louis de Crécyj aussi les Gantois , prenant l'article premier de la charte de Baudouin VIII ù la lettre, lui signifiè- rent qu'ils ne se trouvaient pas traités conformément à La jus- tice et à la raison, et en vertu de cette signification, le chas- sèrent de la ville. Louis de Crécy se réfugia à la cour de Philippe de Valois, roi de France, qui se trouvait, je crois, être bon
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parent; d'ailleurs Philippe de Valois avait une raison bien au- trement péremptoire que la parenté pour lui accorder secours : les comtes de Flandre relevaient du roi de France et lui prê- taient foi et hommage. Or, du moment où il n'y avait plus de vassal, il n'y avait plus de suzeraineté ; aussi Philippe de Valois se mit-il en campagne, et, après avoir battu les Flamands à Cassel , fit-il démanteler les villes d'Ypres , de Bruges et de Courlray. La Flandre se trouva ainsi reconquise à Louis de Crécy , qui cependant , n'osant résider dans aucune de ses ca- pitales , continua de demeurer en France , d'où il régissait son comté.
Ce fut pendant cette absence que s'éleva une des puissances démocratiques les plus étranges qui se puissent voir; nous vou- lons parler de celle du brasseur Jacques d'Artevflde , dont je trouve aujourd'hui encore le souvenir si vivant en Flandre , que j'assiste à cette heure aux disputes qu'il éveille parmi les anti- quaires de Gand et de Bruges , disputes aussi chaudes et aussi ardentes que s'il s'agissait d'un fait contemporain. Les Gantois veulent prouver qu'Artevelde était de race noble , et les Brugeois qu'Artevelde était de race populaire. Tel est le singulier pouvoir des choses , mon cher ami , que la vieille capitale de la Flandre républicaine ne veut accepter pour son tribun populaire qu'un homme de famille aristocratique.
Selon les antiquaires de Gand , Jacques Van Artevelde était né vers 1292, de Jean, seigneur héréditaire de Tronchiennes , et de la fille de Sohier , ou Séger le Courtraisien , l'un des plus nobles chevaliers flamands. Jacques avait voyagé pour former son éducation , avait accompagné , en 1310 , le comte de Valois ù l'expédition de l'île de Rhodes, et à son retour , était entré chez Louis le Hutin , comme valet de la fruiterie. De retour à Gand, il avait épousé Christine , de l'illustre maison de Baro- naige , et , pour s'attirer la faveur populaire , s'était fait agréger au métier de brasseur.
Ses armes étaient d'azur ù trois chapeaux d'argent posés deux et un.
A cela Bruges répond qu'Artevelde était bien né de Jean de Tronchiennes, mais que son père avait ajouté le nom de la ville au sien , non pas ù titre de seigneur , ma» comme enfant du pays. Il avait bien accompagné le comte de Valois à Rhodes,
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mais c'était comme serviteur des plus infimes , et non comme chargé d'un emploi honorable. Il avait . à son retour , été nommé valet de fruiterie chez Louis le Hutiu , mais parce que . grâce au hasard, les deux enfants s'étaient connus autrefois. Entîn il avait épousé , non pas Christine de Baronaige, mais tout bonnement une brasseuse de miel, ce qui avait singulièrement simplifié les démarches qu'il avait eu à faire pour obtenir son ad- mission dans la corporation des brasseurs.
Quant ù ses armes , c'étaient non pas un blason de famille , mais des armoiries prises à l'époque où il fut nommé Ruicacrt. ou protecteur de la Flandre. On en trouvait la preuve dans les pièces mêmes qui les composaient, le chapeau ayant été de tout temps un signe d'afiFranchissement bien plutôt qu'une figure hé- raldique.
Enfin . noble ou non , Artevelde était un homme d'un grand génie , qui avait admirablement compris son siècle , et jugé , avec une parfaite justesse , non-seulement la valeur , mais en- core la tactique des rois , des cavaliers , des fous et des pions , qui manœuvraient , à cette époque , sur le grand échiquier européen.
Or, voilà quelle était la situation de la Flandre.
Malgré leurs éternelles dissensions avec leurs seigneurs , les villes de Bruges, d'Ypres et de Gand, villes commerciales avant tout , n'en continuaient pas moins leurs relations avec le monde entier. A cette époque reculée où la route du cap de Bonne-Espé- rance n'était point encore découverte par Barthélémy Dias , ni frayée par Yasco de Gama. les riches et magnifiques pioduits de rinde , dont étaient si avides, pour leur toilette et pour leurs tables, les rois et les seigneurs d'Occident, se transportaient par caravanes d'un hémisphère à l'autre. Ces caravanes par- taient des frontières de la Chine, traversaient le Thibet, remon- taient les rives du golfe Persique, gagnaient Suez et Rhodes, leurs deux grands entrepôts , et prenaient sur ces deux points des bâtiments de transport qui les conduisaient à Venise. Là, dans les bazars splendides de la reine de l'Adriatique, ils étaient d'abord mis à la disposition des habitants de la république séré- nissimej puis le superflu de leurs magnifiques seigneuries, tra- versant l'empire, s'écoulait, à l'aide de nouvelles caravanes, vers les ports de l'Océan , qui en alimentaient le reste du monde.
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Or, Bruges, Ypres et Gand, étaient à la France et à l'Angleterre ce que Suez et Rhodes étaient à Venise j c'est-à-dire un nouvel entrepôt où ces nations pouvaient se procurer les marchandises premières qu'elles échangeaient, la France contre ses cuirs, TAnglelerre contre ses laines. Ces objets , qui arrivaient bruts en Flandre,- y acquéraient une nouvelle valeur par la fabrica- tion, de sorte que les Flamands , et parmi eux les Gantois sur- tout, avaient le double bénéfice de riraportation et de l'expor- tation. Tout à coup le roi Edouard III, sans que Ton devinât pourquoi, mit un embargo sur les marchandises, anglaises, c4 défendit, sous les peines les plus sévères, quun seul batlot de laine sortit des ports de la Grande-Bretagne.
Grand fut Tétonnement des Gantois. Cette mesure , qui privait l'Angleterre elle-même du plus clair de son revenu commercial, paraissait incompréhensible A la totalité des Flamands , qui ne comprenaient pas qu'un peuple pût faire une chose si diam(Hrale- menl opposée à ses intérêts. Jacques dWrtevelde seul pénétra la politique d'Edouard III , et résolut de rétablir entre les ûeuK nations les relations momentanément interrompues. 11 n'y avait pas un instant à perdre. Les ateliers de fabrications se fermaient . Les machines restaient béantes ou mâchaient à vide. La Flan- dre était, non pas ruinée, mais perdait la moitié de ses béné- fices.
Maintenant, voici les motifs qui avaient inspiré au roi d'An- gleterre cette singulière mesure :
Charles le Bel était mort sans enfants ; le trône de France devait donc échoir h l'un de ses plus proches parents; les plus proches parents de Charles étaient Edouard III , son neveu par les femmes , et Philippe de Valois, son cousin par les hommes. Les barons de France se rassemblèrent, et faisant , pour la pre- mière, fois , l'application de la loi salique, appelèrent au trône le cousin à l'exclusion du neveu.
Edouard III, jeune, puissant, marié depuis peu à une femme qu'il aimait encore, maître d'un royaume aussi grand et aussi beau que celui de France, n'ayant jamais compté sur l'héritage ((ui lui échappait, accepta cette décision sans s'en inquiéter au- trement, et continua de vivre, moitié en soldat, moitié en syba- rite, au milieu de ses guerres d'Ecosse et de ses fêtes de Londres. Rien n'avait donc porté atteinte encore aux relations de l'Angle-
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terre avec la France, lorsque le comte Robert d'Artois, proscrit par Philippe de Valois, arriva à la cour d'Edouard III , avec le désir profond de se venger du roi sur le royaume.
Le moyen qu'il employa pour parvenir à son but est tellement tirante, et cependant ressort si complètement des mœurs de l'époque, que je vais vous le dire, au risque de vous raconter une chose que vous savez probablement aussi bien que moi. Un jour que le roi Edouard III était à table avec toute sa cour, et qu'il avait demandé à plusieurs des seigneurs qui l'entouraient, où était le comte Robert , sans que personne eût pu lui répon- dre , on entendit tout à coup dans Pantichambre une musique composte de violes et de flûtes, la tapisserie qui recouvrait la porte se souleva, et Ton vit entrer dans la salle le comte Robert, magnifiquement vêtu, suivi de musiciens, derrière lesquels marchaient deux jeunes filles nobles , portant sur un plat d'ar- gent un héron rôti, • on avait laissé à cet oiseau, afin qu'il ne restât aucun doute sur son identité, son long bec et ses longues pattes. Le cortège était fermé par un jongleur qui dansait et grimaçait avec une liberté de geste tout à fait particulière à cette époque; et, tout en faisant ses gambades , ce jongleur accompagnait les ménestrels avec un tambour de basque. Cette singulièi'e procession fit lentement le tour de la table, au grand étonnement des convives , jusqu'à ce qu'enfin arrivé derrière le roi , le comte Robert fit signe aux deux jeunes filles de déposer le héron devant lui ; elles obéirent.
A peine Edouard vit-il le singulier plat que lui servait son hôte , qu'il se leva pâlissant de colère , demandant si le héron , qui avait une chair dont ne voulaient pas même les chiens , étaient un mets royal à déposer devant lui.
— Écoulez , sire , dit le comte Robert en conservant le plus grand calme et en i)ariant d'une voix si haute que tout le monde l'entendit, même les serviteurs. Il m'est venu en léte , lorsque mon faucon a pris aujourd'hui cette bête , que le héron est le plus lâche des oiseaux, puisqu'il a peur de son ombre, et que lorsqu'il la voit marcher près de lui au soleil , il crie et pleure comme s'il éiait en danger de mort : donc, bien convaincu, comme je l'ai dit à votre altesse , que le héron est le plus lâche des oiseaux, j'ai pensé qu'il devait être servi au plus lâche des rois.
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Edouard devint à son tour affreusement pâle, et, sans répon- dre, porta la main à son poignard.
— Or , continua Robert avec le même calme et d'une voix aussi ferme qu'au début de son discours , le plus lâche des rois, n'est-ce pas Edouard d'Angleterre, héritier, par sa mère Isa- belle, du royaume de France, et qui cependant n'a pas le courage de le reprendre à Philippe de Valois, qui le lui a volé?
Chacun se leva spontanément, et un murmure menaçant courut d'im bout à l'autre de la table; mais Edouard lâcha le manche de son poignard, et d'une voix impérative :
— Que chacun se taise et reprenne sa place, dit-il , le comte ;) raison. Écoutez donc le serment que je vais faire. — Un si- lence profond se rétablit dans la salle. Edouard étendit la main sur le plat insultant, toujours placé devant lui. — Jejure,con- linua-t-il, par ce héron, chair de couard et de lâche, et que Ton a placé devant moi, parce qu'il est le plus lâche et le plus couard des oiseaux, qu'avant six mois j'aurais passé la mer avec une armée, et mis le pied sur la terre de Frjnice. Je jure que je combattrai le roi Philippe partout où je le rencontrerai, pourvu (|ue les hommes de ma suite ou démon armée soient seulement un contre dix. Je jure enfin que je ne me croirai relevé de mon serment ([ue lorsque j'aurai campé en vue de la noble église de Saint-Denis; oii sont enterrés les corps de mes aïeux, les rois de France; et maintenant, j'ai dit. Enlevez ce héron, et «pie quiconque voudra jurer sur lui, jure comme je viens de le faire.
Or, toute la cour était composée de la plus noble chevalerie d'Angleterre. On devine donc que lorsque le héron eut fait le tour de la table, les serments ne lui avaient pas manqué.
Edouard s'était engagé d'enthousiasme et avait cédé à un premier mouvement ; mais il n'était pas moins engagé par ser- ment public et libre. Aussi , à peine fut-il seul, qu'il pensa aux mnyensles plus sûrs pour mener à bien cette brusque et auda- cieuse entreprise.
Sa première pensée , et c'était la plus juste, fut de s'adresser aux bonnes gens du Brabant , de Gand et de Bruges. C'étaient les vieux ennemis de la France, et la paix à laquelle ils s'étaient soumis , imposée par la victoire de Cassel , était elle-même une Jionte qu'ils devaient être impatients de laver. Mais les Flamands
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élaieiU gens de commerce, par conséquent ne donnant rien pour rien. Edouard craignit (jiie s'il s'adressait directement et fran- chement à eux, voyant le besoin qu'il avait de leur aide, ils ne la missent à un trop haut prix. iSe voulant pas aller à eux, il chercha donc nne ruse qui les amenât à lui. Comme il tenait à fois du renard et du lion , il l'eut bientôt trouvée , et son projet caché ne se manifesta point autrement que par la défense qu'il publia dans tout le royaume d'exporter désormais en Flandre les laines de l'Angleterre. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Fla- mands lui envoyèrent des députés ; il les fit reconduire par des ambassadeurs. Après quelques pourparlers, le brouillard qui enveloppait les causes réelles se dissipa ; les plénipotentiaires des deux puissances touchèrent du doigt la question. Edouard offrit de lever l'embargo mis sur les marchandises dont man- quaient les bonnes villes de Flandre, à la condition que ces bonnes villes de Flandre non-seulement donneraient passage à son armée, mais encore lui fourniraient, comme renfort , un certain nombre d'hommes choisis et éprouvés. Mais ici se pré- senta une difficulté qui parut d'abord insoluble.
Les démêlés entre la Flandre et ses comtes avaient été apaisés par l'intermédiaire du pape , et les Flamands avaient obtenu la paix à lacondilion qu'au cas où ils recommenceraient la guerre contre le roi de France . ils encourraient une amende de deux millions de florins et Texcommunication papale. Or. ce n'étaient pas les deux millions de florins qui les inquiétaient : Edouard 111 se chargeait de les payer; ce n'était pas non plus l'excommuni- cation du pape d'Avignon, dont ils pouvaient facilement se faire relever par le pape de Rome : c'était purement et simplement le reproche de manque de parole qu'on pouvait leur adresser , et qui, en leur qualité de commerçants, pouvait faire tort au crédit dont ils jouissaient dans toute l'Europe comme fidèles ob- servateurs de leurs engagements.
Ce fut Jacques d'Artevelde qui leva la difficulté. Le traité de paix , comme nous l'avons dit , n'engageait pas les Flamands vis-à-vis de Philippe de Valois^ mais vis-à-vis du roi de France. Edouard voulait entamer la guerre à titre de seul héritier de Charles le Bel; il n'avait donc qu'à écarleler les fleurs de lys du léopard d'Angleterre, et prendre le titre de roi de France. De celte manière , les bonnes villes de Bruges . d'Ypres et de 11 4
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Gand pouvait lui porter aide et secours, sans manquer aux termes de leur traité. La foi était gardée et l'honneur restait sauf.
Edouard fut si content de cette solution , qu'il expédia à l'in- stant à Artevelde la quantité de balles de laine demandée, et qui s'élevait à vingt-cinq mille.
Or , je vous quitte un instant , mon cher Adrien , pour aller voir ce qui reste de la maison de ce négociant en gros, qui ven- dait ainsi la France à l'Angleterre moyennant vingt-cinq mille balles de laine.
Je viens de la rue de la Calandre, où je suis arrivé, regrettant fort de ne pas avoir là votre rapide et habile crayon pour garder un souvenir des ruines vénérables que j'allais voir , et que j'ai vainement cherchées. Sur l'emplacement où s'élevait autrefois le palais du tribun populaire, se carre coquettement aujourd'hui une petite maison pistache tendre, badigeonnée à neuf^ comme toutes les bâtisses de Belgique. Je n'aurais nullement consenti à reconnaître cette maison pour descendante de sa vénérable aïeule^ si le blason bien connu de Jacques et celui plus contesté de sa femme , n'eussent été appliqués sur le balcon qui s'étend devant les fenêtres. Au reste , j'aurais douté encore, que l'in- scription suivante m'aurait à l'instant même convaincu. Elle est écrite en grosses lettres , sur une porte basse , par laquelle un entre en descendant quelques marches :
IN HET HUYS VAN
ARTEVELDE
VERKOOPT MEN DRANK.
Ce qui vent dire, dans le plus pur flamand qui ait jamais été parlé d'Ostende à Anvers : Dans cette maison de Jacques d* Artevelde on vend à boire,
La place , comme on le voit , était prédestinée.
Vous savez comment se termina le prologue du grand drame <|ui eut son dénouement à Crécy. Les deux armées se rencontrè- rent à Buérenfosse, ayant entre elles un marais qu'aucune des deux ne voulut passer, et restèrent ainsi immobiles et en face Tune de l'autre après avoir fait chacune leurs chevaliers. Enfin, vers les quatre heures du soir, un lièvre, qui ne comprenait rien à cette grande assemblée de gens, effrayé par elle, quitta son gîte
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en grand trouble, et vint se jeter dans l'armée française, qui se débanda aussitôt , et se mit à poursuivre le pauvre animal jus- qu'à ce qu'il fût pris. Comme ce fut le seul exploit que firent ce jour-là les chevaliers nommés par le comte de Hainaut, on les appela les chevaliers du lièvre.
Les causes de cette inaction entre deux ennemis qui, chacun de leur côté, avaient manifesté si grand désir de se rencontrer les armes à la main, et avaient jeté d'avance si grande fumée pour faire si petit feu , ne furent jamais bien connues. On alla les chercher dans une lettre que, le matin même de l'action, Phi- lippe de Valois aurait reçue de son cousin le roi de Sicile , dans laquelle il recommandait au roi de France de ne pas se hasarder à aucun combat où serait de sa personne le roi d'Angleterre , parce qu'il avait vu dans les astres que ce combat lui devait être fatal. Or , selon Froissard , Philippe de Valois, qui savait Robert de Sicile grand astronomien, fut arrêté par ce message. A cette cause , les chroniques de France en ajoutant quatre autres : premièrement, ce jour était un vendredi; en second lieu, ni hommes ni chevaux n'avaient ni bu ni mangé ; ensuite, le roi et son armée avaient chevauché cinq lieues , tandis que les en- nemis étaient frais et dispos; enfin, un pas difficile séparait l'armée française de l'armée d'Angleterre, il est probable que cette dernière cause fut la véritable, et que ni l'un ni l'autre des deux rois ne voulut donner à son ennemi l'avantage du terrain, en s'exposant dans un marais où sa défaite eût été certaine.
Le lendemain , au point du jour , Philippe de Valois chercha vainement l'armée anglaise. Elle s'était évanouie dans les ténèbres, le comte de Hainaut s'étant retiré au Ouesnoy, Edouard et le duc de Brabant à Avesne ; de sorte que Philippe , voyant le passage libre , donna l'ordre de passer le marais , ce qui s'accomplit à grand'peine , parle seul fait de la difficulté du terrain. Philippe de Valois resta deux jours entiers sur l'empla- cement où avait établi son camp le roi d'Angleterre. Mais ces deux jours passés , ne voyant venir personne , il se retira à son .tour à Saint-Quentin, où il licencia son armée. De pareils préliminaires étaient loin de faire croire à la sanglante bataille de l'Écluse et à la terrible campagne de Normandie. Quant à Edouard , les causes qui l'arrêtèrent furent d'abord et pro- bablement la disposition du terrain; ensuite le peu de fond
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qu'il faisait sur le duc de Bi-abant ; enfin l'absence de Tarmée flamande, que d'Artevelde n'avait point encore eu le temps d'a- mener.
(Juatre ans se passèrent sans que les hostilités cessassent en- tièrement et sans qu'on en vînt toutefois, de part et d'autre, à une bataille décisive. Le combat de l'Écluse n'avait eu d'autre résultat que de détruire la flotte française. De son côté le roi Philippe avait fait piller et brûler le Cambraisis et la Thieras- che , qui appartenaient au comte de Hainaut ; celui-ci s'en était vengé , en prenant d'assaut Aubenton et en passant la garnison au m de l'épée. Tout cela ressemblait beaucoup plus à des expéditions de partisans qu'à une guerre entre deux puissants rois. Edouard résolut de faire pencher la balance en sa faveur l)ar une de ces menées politiques qu'il dirigeait si bien ; il quitta l'Angleterre , où il était retourné pour mettre ordre aux affaires d'Ecosse et revint aborder, vers le mois de juin 1345 , à l'Écluse avec une flotte de cent trente voiles, et cela dans l'intention de faire proclamer comte de Flandre, au lieu et place de Louis de Crécy , son fils aîné le prince Noir. Le seul homme qui pouvait mener à bien ce nouveau projet était encore Jacques d'Artevelde. Aussi Edouard III lui fit-il connaître son arrivée , l'invitant h venir le rejoindre afin qu'ils pussent se concerter tranquillement sur les décisions à prendre pour le plus grand bien de l'Angle- terre et de la Flandre.
Jacques d'Artevelde était trop bon politique pour ne pas com- prendre tout ce qu'il y avait à gagner pour les Flamands à l'al- liance d'Edouard III. Aussi s'engagea-t-il positivement à faire de la comté de Flandre un duché pour le prince de Galles. Mal- heureusement, dans cette visite, il s'était fait accompagner du chef des tisserands, Gérard Denis. Cet homme, d'un espritbas et envieux, était son ennemi mortel, quoique dans la querelle des tisserands avec les foulons et les gens du j)etit métier, le Ruv\'aert de Flandre eilt adopté son parti. Artevelde , qui croyait pouvoir compter sur Gérard, le renvoya à Gand pour préparer les es- prits, tandis que lui quillait de son coté le roi pour se rendre à Ypres et à Bruges, afin d'y disposer le peuple à un changement de gouvernement.
Loccasion de se venger s'offrait trop belle à Gérard Denis poiM' qu'il la laissât échapper. Au lieu d'exposer ouvertement et
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piihliquemerit aux consuls et au peuple la niisGion dont il était charfîé. il feignit d'avoir surpris un secret et de révéler un com- plot. Quoique les Gantois, comme on l'a vu. fussent des sujets médiocrement commodes à (gouverner, ils n'en avaient pas moins, au fond du cœur, le sentiment de la légimité du pouvoir de leur seigneur . lis s'effrayèrent à l'idée de déshériter le jeune Louis au profit d'un prince étranger, et commencèrent à se de- mander de quel droit Jacques d'Artevelde, qui n'était pas plus qu'eux, disposait ainsi deux, et les vendait, deniers comptants; eux, leurs enfants et petits-enfants. Lorsque Gérard Denis vit le, esprits ainsi disposés, il parla de sommes soustraites au trésor, de nefs chargées d'or que le Ruwaert aurait envoyées à Londres ; enfin il fit si bien que celte multitude . comme toute multitude, lassée déjà depuis longtemps de voir grand celui qu'elle avait élevé, se rassembla chaque jour sdr la j)lace, plus tumultueuse et plus grondante chaque jour. De leur côté les partisans de Louis de Crécy reprirent courage, secondant de leur mieux les accusa- lions de Gérard Denis; quelques Français dévoués à Philippe se joignirent à eux, et bientôt la ville, sans avoir rien arrêté ni décidé encore, donna de ces signes de colère sourde, qui présagent um^ explosion prochaine.
Elle était arrivée à cet état d'irritation, lorsque Jacques, ([u» ignorait toutes ces menées, rentra dans la ville. Il avait une troj) grande expérience de l'esprit populaire qu'il avait dirigé pendant sept ans. pour ne pas sentir, dès ses premiers pas dansla premièie rue, le frémissement nerveux qui agitait toute la cité. Un instant lui suffit pour voir que lui-même était l'objet de cette étrange effervescence. Ceux qu'il rencontrait et qu'il saluait, détour- naient la tète ; ceux qu'il appelait faisaient semblant de ne pas l'entendre ; les moins malveillants paraissaient interdits. Jac- ques n'en continua pas moins sa route et arriva bientôt à la place du marché.
Là, la population presque entière était rassemblée. Dès qu'elle aperçut le Ruwaert, les murmures se firent entendre. Cepen- dant elle s'ouvrit devant son cheval, et Jacques d'Artevelde passa au milieu d'elle, sans que nul osât l'arrêter, ni même le menacerouvertement. Il surprit bienquelques paroles insolentes et suspectes qui paraissaient lui être adressées :mais. dès qu'il re- gardait en face celui qui les avait dites, celui-làbaissait lesyeux
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et, passant derrit^re les autres essayait de se perdre parmi ses camarades. II no lui arriva donc aucun accident, quoiqu'il de- vinât la présence d'un danger rampant encore , mais qui de moment en moment pouvait se dresser devant lui ou derrière lui. Aussi, à peine arrivé à sa maison, où il trouva douze ou quinze de ses serviteurs les plus dévoués qui l'attendaient, Arte- velde barricada sans retard porte et i'enètre, et se tint prêt pour la défense.
A peine cette précaution éait-elle prise, que le Ruwaert enten- dit un murmure sourd qui allait se rapprochant. C'était le rugis- sement populaire qu'il connaissait si bien pour l'avoir mille fois soulevé et apaisé au gré de son caprice. C-ette fois, sa voix était impuissante à calmer l'orage, car ce n'était pas à ses pieds, mais sur sa tète, qu'il était amassé et grondant. Cependant il doutait encore, mais bientôt ce flot d'hommes vint battre sa maison de son flux vivant; il se sentit entouré de rumeurs, comme un homme jeté sur une barque au milieu d'un océan agité. Descoups sourds, comme ceux d'un bélier, commençaient à battre les murs. 11 voulut essayer une dernière fois ce que pouvaient sa présence et sa parole. Il ouvrit une fenêtre, et, tout brave qu'il était, frémit en voyant cette multitude, dont les yeux ardents se fixèrent sur lui et dont les bras s'élevèrent pour le menacer aussitôt qu'elle l'aperçut. Cependant comme on vit qu'il voulait parler, plusieurs voix crièrent : Écoulez, écoutez ! et il se fit parmi toute cette po- pulace un silence terrible et froid , comme celui qui accueille les dernières paroles d'un condamné.
—Bonnes gens ! dit d'Arlevelde d'une voix émue, mais cepen- dant forte, que vous faut-il et qui vous meut? De quelle manière puis-je vous avoir courroucés? Dites et je ferai à votre volonté.
Une explosion terrible réi)ondit à ces paroles; comme tout le monde avait fait silence à la fois, toutes les voix éclatèrent en- semble. Cependant, au milieu de cet ouragan, Artevelde saisit ces mots :
— Le trésor de Flandres ! nous voulons avoir le compte du trésor de Flandres ! que vous avez détourné h votre profit et en- voyé en Angleterre.
Alors, com{irenant qu'il s'agissait d'une accusation de vol et de concussion , fort de sa conscience, Artevelde fit signe qu'il voulait répondre, et l'on écouta de nouveau :
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— Certes, mes seigneurs , dil-il, le trésor de Flandres est en- core intact, s'il n'a point été touché par d'autres mains que les miennes, etc'est ce dont je puis vous donnerla preuve, mais pas encemoment ni en ce lieu jvous comprenez bien. Rentrez douce- ment en vos maisons et revenez demain matin, alors je serai pourvu de toutes pièces et quittances, je vous ferai si bon compte, et vous donnerai si bornas raisons qu'ils vous devront suffire, ou vous ne serez pas des hommes, mais des animaux sans en- tendement et sans pitié.
Mais tous s'écrièrent d'une seule voix :
— ^on, non • nous voulons des preuves à l'instant; vous ne nous échapperez pas ainsi, nous savons la vérité, et comment vous avez envoyé le trésor en Angleterre sur un vaisseau. Or, pour ce crime, il vous faut mourir.
A ces mots, Artevelde vit que tout était fini, car cette con- fiance, que le peuple avait en son honneur et qui avait toujours fait sa force, était perdue. Deux larmes amères roulèrent de ses yeux sur ses joues, et joignant les mains, il répondit :
— Seigneurs, tel que je suis vous m'avez fait; en me faisant ainsi, vous me jurâtes jadis que, contre tous hommes qui en vou- draient à mon honneur ou à ma vie, vous me défendriez et garde- riez; voilà maintenant que vous voulez me tuer, et sans raison. Vous pouvez le faire, si vous en avez pris la résolution,car je suis seul contre vous tous et n'ai ni le pouvoir ni la volonté de me dé- fendre. Avisez pour Dieu et retournez au temps passé. Souvenez- vous des biens et des grâces qui vous sont échus à cause de moi. Le pays était sans marchandises, et je les y ai fait abonder; les manufactures étaient fermées , je les ai rouvertes ; depuis sept ans je vous gouverne en si grande paix que vous avez tout eu sous mon gouvernement, blé, laines, argent, crédit et gloire. Oh ! vous voulez me rendre une triste récompense pour tant de bien que je vous ai fait !
Mais eux recommencèrent à crier :
— Descendez, descendez et ne nous sermonnez pas de si haut, car nous voulons à l'instant même avoir compte du trésor de Flandres; tout officier doit ses comptes au seigneur ou au pays pour lequel il les reçoit; rendez-nous les vôtres !
Jacques d'Artevelde referma la fenêtre avec un mouvement de répugnance et de dégoût. Alors un mouvement électrique
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parcourut toute relte multidude. L'orage qui n'avait fait que gronder éclata ; on se fit armes de tout, pierres, leviers, solives; les portes et les fenêtres craquèrent, la maison trembla jusqu'en ses fondements. Jacques vit qu'il n'avait plus qu'une chance , c'était de gagner l'église voisine et d'y réclamer le droit d'asile. En conséquence, il suivit un corridor menant à une issue déro- bée qui donnait dans une ruelle , ouvrit doucement la porte, et croyant le passage libre, avança la moitié du corps. En ce mo- ment, une hache tomba et lui fendit la tète. Gérard Denis, avec l'instinct de la haine, avait deviné qu'il chercherait à s'enfuir par ce chemin et s'y était embusqué avec quelques Français, partisans du comte (le Flandres. Artevelde tomba sans même jeter un cii. Son corps fut traîné pendant trois jours dans les rues, puis entin laissé à la porte de l'église de la Byloque, où les prêtres lui don- nèrent la sépulture, sans que l'on ait jamais découvert dans quelle partie du vaisseau il fut enterré. Seulement on sait qu'un nommé Wautier de Mey fonda une lampe qui devait biûler éter- nellement, devant l'image de la Vierge, à la mémoire de Jacques d'Artevelde.
Si la maison est détruite, la ruelle par laquelle il tenta de fuir existe encore j elle s'appelle Padden-Hoek , ou le trou aux crapauds.
Or, vous saurez, mon cher Adrien, quoique la chose soit peu flatteuse pour nous, qu'à cette époque les Flamands appelaient les Français des f'ransche-padden , comme ils les appellent au- jourd'hui des /"/'aws^/M^V/o^iS; ils s'appuyaient sur une singu- lière raison, c'est que nos fleurs de lys que nous croyons, nous, des fers de lance, ne sont, selon eux, que des crapauds. Pauvres fleurs de lys ! qui aurait jamais cru qu'on les traiterait si mal , lorsqu'elles brillaient sur le surcos de saint Louis, sur le bou- clier de Philippe-Auguste, ou sur l'épée de Dugesclin !
"Sous comprenez maintenant pourquoi cette ruelle s'appelle le trou aux crapauds. C'est là en effet que d'Artevelde fut tué par les partisans du roi de France.
Revenons au fils du comte de Flandre, qui, après vingt ans écoulés, n'était guère plus aimé que son père, et qui n'avait qu'une héritière nommée Marguerite, laquelle épousa Philippe le Hardi, le même qui avait la main si leste à souffleter les échansons royaux. Ce fut ainsi que le comté de Flandre passa
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enlre les mains de la maison de Bourgogne; le roi de France rendit en échange aux Flamands , et comme dot de son fils, les villes de Lille, de Douai et d'Orchies. Le comte Louis cependant conserva Tusufruil du comté pendant le reste de sa vie.
Quelque temps après son mariage avec Marguerite, le comte mit un nouvel impôt sur ses peuples. Mais ceux-ci. qui avaient déjà payé trois fois ses dettes et qui, au titre de la charte de Baudouin VIII, trouvaient probablement que leur prince ne les traitait pas conformément à la justice et à la raison . refusè- rent tout net de l'acquitter. Le prince alors vendit aux Brugeois, moyennant la somme dont il avait besoin, la permission de creuser un canal qui conduisît directement les eaux de la Lys de Deynze à Bruges : les Gantois , au commerce desquels ce canal portait préjudice, employèrent, pour empêcher ce qui leur déplaisait, leur moyen habituel; ils coururent aux armes, tom- bèrent sur les travailleurs , en tuèrent la moitié, et dispersèrent le reste. Ils s'étaient mis pour cette expédition sous la conduite du doyen des bateliers, qui par son état était le plus intéressé à ce qu'il n'existât de canaux que ceux sur lesquels il avait le droit de naviguer, et la guerre fut de nouveau déclarée entre la Flandre et ses comtes, qui cette fois encore se trouvaient avoir pour allié le roi de France. La partie était forte ; aussi les chefs des Gantois pensèrent-ils ù s'adjoindre un homme dont le nom avait repris depuis plus de vingt ans toute sa popularité, Philippe d'Arlevelde, fi^s de Jacques.
Philippe avait probablement dû à son extrême jeunesse d'é- chapper, en lô-io, au massacre qui s'était étendu de son père à ses serviteurs, dont douze ou quatorze avaient été tués en même temps que lui. 11 s'était retiré hors de la ville, dans une petite maison qui s'appuyait à la montagne .Saint-Pierre et dont l'Es- caut baignait les murailles : là, riche de la fortune paternelle , il avait caché une vie d'étude et de travaux sous une apparence d'insouciante bonhomie. Les députés qui vinrent à lui et qu'il attendait de jour en jour, le trouvèrent péchant à la ligne dans l'Escaut par une de ses fenêtres : Philippe refusa juste aussi longtemps qu'il le fallait pour donner du i)rix à son acceptation, et se laissa entraîner plutôl qu'il n'alla sui' le marché du vendredi, où , après avoir reçu du peuple le serment de fidélité , il jura à son tour d'être fidèle. On avait fait l'année précédente le dénom-
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bremenL des hommes en état de porter les armes, et il se montait à quatre-vingt mille : jamais la population n'avait été si forte.
Le premier soin de Philippe fut, en fils pieux, de venger la mort de son père, et , en dictateur sage, d'établir des lois sévères. A ce double titre de fils et de justicier, il fit décapiter douze bourgeois qui avaient trempé dans l'assassinat de la rue de la Calandre; puis il ordonna pour l'avenir que celui qui commet- trait un homicide aurait la tête tranchée j que quiconque se battrait, aucune blessure n'elit-elle suivi la lutte , serait con- damné à quarante jours de prison , au pain et à l'eau j que tout blasphémateur des choses saintes ou perturbateur du repos public subirait la même peine; que les plaintes du pauvre seraient écoutées comme celles du riche ; que les comptes des revenus de la ville se feraient tous les mois ; enfin que chaque bourgeois porterait une manche blanche sur laquelle seraient écrits ces mots : Godt, helpt my ; Dieu , aide-moi.
Le premier acte d'administration de Philippe fut de faire une tentative pour essayer de réconcilier les Gantois avec leur prince : il envoya en conséquence au comte Louis une députa- tion à la tête de laquelle se trouvaient Simon Bette et Gilbert de Grutère, qui, ayant toujours désiré la fin des troubles, reçurent du peuple plein pouvoir. Soit qu'ils eussent été gagnés par les promesses du comte, soit qu'ils fussent intimidés par sa puis- sance , ils signèrent la paix à la condition que les Gantois livre- raient deux cents bourgeois au choix et à la merci du comte. Ce traité signé, ils revinrent à Gand où le peuple les reçut assemblés sur la place du marché. Une estrade avait été dressée pour que les envoyés, dominant la foule, pussent être entendus de tous; ils montrèrent sur l'estrade et dirent à quelles tristes conditions ils avaient obtenu merci : la multitude écoula les différents articles du traité avec une stupéfaction profonde et une muette terreur. Ils venaient d'achever h peine, que Van den Bossche et Philippe d'Artevelde montèrent silencieusement ù leur tour, tirèrent leur épée , et, faisant de l'estrade un écha- l'aud , tuèrent , chacun d'un seul coup. Van den Bossche Gilbert de Grutère, Philippe d'Artevelde Simon Bette; puis, élevant leurs lames sanglantes: a Justice est faite, crièrent-ils, les traîtres sont morts, et il n'y a plus ici ([ue des hommes loyaux prêts r» mourir. »
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Ce fut, en effet, le parti que prirent les Gantois plutôt que de souscrire aux conditions imposées par le comte; il fut résolu que l'on marcherait sur Bruges, où était l'ennemi. Phi- lippe d'ArlL'velde ne prit avec lui que cinq mille hommes choisis [»armi les plus braves, disant que c'était assez si l'on devait vaincre, et trop s'il fallait mourir. La population de Gand tout entière les accompagna hors des portes et leur donna tout ce qui restait de vivres. Quant à l'artillerie, qui était considérable, elle fut chargée sur deux cents chariots. Les Gantois s'avancè- rent ainsi en bon ordre jusqu'à une lieue de Bruges.
Arrivé là , Philippe d'Artevelde , qui n'avait encore montré son aptitude que comme magistrat , commença à prendre ses dispositions comme général : le terrain qui était une bruyère lui parut avantageux; il s'y arrêta , fit établir deux retranche- ments de terre, dont on reconnaît encore aujourd'hui la place, les couronna de ses trois cents pierriers, s'appuya d'un côté à un marais, se barricada de l'autre à l'aide de ses chariots, et attendit l'attaque de l'ennemi.
L'ennemi ne se fit pas attendre. Lorsqu'on apprit au comte de Maie que les Gantois venaient au-devant de lui : — 11 faut avouerque ces gens ne manquent pas de courage, dit-il , puisqu'ils aiment mieux périr par le fer que par la faim. — Et il sortit de Bruges , à la tête de trente mille hommes de pied et de huit cents hommes de cavalerie. En voyant approcher cette formidable armée, les frères mineurs, qui avaient suivi les Gantois, com- mencèrent à célébrer la messe en sept endroits différents. Lorsque l'office divin fut fini, Philippe d'Artevelde monta sur une éminence, et d'un accent de voix ferme et grave dans lequel il était impossible de distinguer la moindre émotion : <« Le ciel nous en est témoin , dit-il , nous n'avons rien à nous reprocher ; implorons donc avec confiance la clémence et la justice divines ; c'est en Dieu seul que nous devons mettre notre espoir, car il ne nous reste plus qu'à vaincre ou à mourir. Il nous faut du pain pour nos femmes et nos enfants ; il y en a en abondance chez nos ennemis les Brugeois, et j'ai le pressentiment qu'avec l'aide de Dieu nous en aurons notre part. Quoique réduits à la dernière extrémité, ce n'est point une raison pour nous laisser égorger; quand il ne reste plus que le choix de la mort , il faut mourir de celle qui est la plus glorieuse.
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Ce discours élail à peine fini , que le couUe Louis de Maie et ses troupes se trouvèrent à portée; il y eut encore un moment de silence et de calme, pendant lequel Tarmée tout entière com- munia. Puis, cette cérémonie religieuse achevée, avec ce recueillement solennel qui précède les grands dévouements , le cri : aux armes, retentit , et en même temps, les machines des Hriigeois firent pleuvoir sur le camp une grêle de pierres. Philippe d'Artevelde y répondit par une décharge de ses trois cents pierriers; alors, et sans donner à leurs ennemis le temps de se remettre du désordre que cette volée inattendue avait causé dans leurs rangs, les Gantois chargèrent avec impétuo- sité , s'inquiétant peu de toute cette pédaille qui les entourait, mais marchant droit aux nobles qu'ils enveloppèrent, pendant qu'ils étaient eux-mêmes enveloppés par leurs adversaires. Là, frappant les chevaux de leurs couteaux courts et larges, et égor- geantles chevaliers à mesurequ'ils tombaient, ils parvinrent, tout en perdant un millier d'hommes, à tuerseptcents nobles. Le comte Louis, se voyant alors à cheval avec cinquante hommes à peine v[ habitué à ne point comi)ter sur le populaire, prit la fuite vers Bruges. L'infanterie, en voyant les seigneurs abandonner la bataille, lâcha pied à son tour, et quatre mille hommes en poursuivirent alors vingt-cinq mille, avec tant d'acharnement . qu'ils entrèrent avec eux dans la ville. Celte bataille, qui ne dura que deux heures, fut si terrible, que les habitants de Beverholt appellent encore aujourd'hui la barrière de sang le monticule qui servait de clôture au camp de Philippe d'Arte- velde.
Cependant le comte Louis de Maie, en franchissant les portes, avait ordonné au gardien de diriger les fuyards vers la grande place, atin de former un noyau qui pût défendre la ville. Mais là une querelle terrible s'éleva entre les vaincus ; au lieu de se serrer les uns contre les autres, et de résister en commun, les vieilles haines de corporation se rallumèrent : les corps des maréchaux, des tisserands et des cardeurs de laine se séparèrent (les bouchers , des poissonniers et des courtiers, chassèrent les autres de la grande place, envoyèrent plusieurs d'entre eux au devant des Gantois pour les guider vers ce point, où ils les attendaient pour pactiser avec eux.
Il élail neuf heures du soir, il faisait nuit profonde; le comte
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Louis, croyant ijiie ses ordres avaient été suivis et que les débris de son armée étaient rassemblés au lieu du rendez-vous , avait, de son côté, rallié les chevaliers échappés au massacre , et. avec une cinquantaine d'hommes, venait par la rue Saint- Amand rejoindre ceux quil croyait ses amis. A la lueur des flambeaux que portaient les serviteurs du prince, les gens de Bruges et de Gand le reconnurent, et, au lieu d'attendre qu'il n'y eût plus moyen pour lui de s'échapper, ils s'élancèrent au- devant de lui. en criant : Sus, sus au comte, mort au comte, il vient se livrer lui-même! A Gand, à Gand, le comte! et là nous lui dicterons à notre tour telles conditions qu'il nous fera plaisir!
Le comte entendit ces voix , comprit ces menaces , et avec une présence d'esprit admirable, fit éteindre tous les flambeaux, ordonna aux siens de se disperser, et voyant qu'il était troj) tard pour fuir lui-même, se jeta dans une petite maison sale et enfumée . située près de la chapelle Saint-Amand . où demeu- rait une vieille femme habituée à venir recevoir l'aumône à la cour du prince; la chambre n'était éclairée que par un feu de tourbe ; en face de la cheminée , ou apercevait à peine, tant la lueur était douteuse, une échelle de sept échelons con- duisant à un petit grenier où couchaient les enfants de cette pauvre femme.
Le comte entra , refermant rapidement la porte derrière lui , puis comme la vieille voulait crier : Tais-toi , dit-il, je suis le comte Louis de Mâle, ton seigneur; veux-tu me cacher ou me livrer? Choisis. Celle-ci pour toute réponse lui montra i'échelle ; le comte s'y élança et trouvant le grabat où les enfants dor- maient, il s'étendit entre le muret la coiiclieite ; quant à la vieille, elle se remit auprès du feu . berçant le plus jeune de ses fils sur ses genoux , et chantant une chanson de nourrice. Der- rière le prince, ceux qui le poursuivaient entrèrent; ils l'avaient vu disparaître à la hauteur de la porte , et sans être tout à fait certains qu'il fût dans cette maison , ils étaient convaincus qu'il ne pouvait en être loin.
— Où est le comte ? demandèrent ces hommes tous ensemble.
— Quel comte ? répondit la vieille avec sang-froid.
— Le comte Louis de Mâle.
— Je ne l'ai point vu.
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— Tu mens, sorcière, mais si nous le trouvons ici , malheur à loi et à ta barraque !
La vieille liaussa les épaules : — Cherchez, dit-elle, et elle continua sa chanson. Alors un des hommes alluma à la tourbe un morceau de bois sec qui se trouvait dans la cheminée, et s'en servant comme d'une torche . il visita tout le bas de la maison ; cette première investigation achevée, il monta sur Téchelle jusqu'à ce que sa tète se trouvât au niveau du plancher de la jK'tite chambre, et levant le bras, il y introduisit le tison fumant qui. heureusement pour le comte , jetait plus de fumée que de lumière. Puis, au bout d'un instant d'examen , n'ayant point ;il)erçu ce qu'il cherchait : — Nous nous sommes trompés, dit-il, le comte n'est pas ici; allons dans la maison à côté. — Puis, rejetant la branche enflammée dans la cheminée oîi il l'avait prise, il sortit avec ses compagnons.
Pendant la nuit, la vieille procura au prince un habit d'ou- vrier. Méconnaissable sous ce déguisement, le comte Louis de Mâle sortit de la maison , traversa la rue d'Argent , le cimetière Saint-Sauveur, et se dirigea vers le Minne-Water (1) qu'il tra- versa dans la barque d'un pauvre pêcheur; arrivé sur l'autre bord, il trouva un cheval que l'on avait mis au vert, et qui man- geait attaché à un piquet; il sauta sur son dos et sans selle , sans bride, il se rendit à Lille par Roules.
Ce fut dans cette ville seulement que le comte Louis de Mâle se crut hors de danger.
A la suite de cette victoire si complète et si inattendue, les trois portes de Bruges furent détruites , ses fossés comblés ; le dragon doré, rapporté par les croisés flamands , et que la ville conservait comme un trophée de la prise de Constantinopîe, fut enlevé ; pendant cinq jours la Lière fut couverte de nefs, et le chemin encombré de chariots qui transportaient le butin, à Gand. Enfin toute la Flandre passa sous la domination de Phi- lippe d'Artevelde , qui, destiné comme Jacques â tout épuiser, grandeur et revers, obtint du sénat les honneurs du triomphe, et fut proclamé père et libérateur de la patrie.
Cependant Philippe ne se laissa point aveugler par sa vic- toire : derrière Louis de Mâle et les Brugeois , restait le roi de
(1) Lac d'Amour, ^ous parlerons de ce lac à propos de Bruges.
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France. La plus dure besogne demeurait à faire. Aussi , préfé- rant avoir le roi pour intermédiniîe que pour ennemi, il liii envoya des députés afin de lui demander s'il voulait être média- teur entre lui et les Flamands. Pour toute réponse. Charles VI envoya les ambassadeurs en prison. A peine Philippe fut-il in- struit de celte démonstration hostile, qu'il conclut une nouvelle alliance avec les Anglais.
Les intentions du roi de France se manifestèrent bientôt d'um manière plus positive encore. Une armée française, comptant dans ses rangs un corps nombreux de nobles flamands qui avaient émigré, et à qui. de peur de trahison, on avait, sous peine de mort, défendu de prononcer une seule parole dans leur langue maternelle, s'avança vers la Flandre sous la conduite du jeune roi, et vint campera Roosbeck, village situé près d'Ypres. Philippe, au bruit de cette marche, quitta aussitôt le siég;,^ d'Oudenaerde, et vint au-devant de l'ennemi; il avait avec lui 40.000 hommes d'élite, bien décidés à périr jusqu'au dernier, pour défendre la grande question sociale que Fou plaidait à main armée devant le tribunal de Dieu; c'était, au reste, un spectacle merveilleux, que celui d'une ville lultant contre un royaume, d'une armée de bourgeois conduite par un plébéien, osant at- tendre de pied ferme la meilleure chevalerie de France com- mandée par son roi.
Philippe d'Artevelde avait grand espoir, car il venait de ga- gner une bataille . quoique ses ennemis fussent six contre un , tandis que cette fois les deux armées se trouvaient à peu près en nombre égal. Aussi fut-ce sans aucune hésitation qu'il posa son camp à un quart de lieue à peine de celui des Français.
Arteveide était dans sa tente, la tête appuyée entre ses mains, réfléchissant à son plan de bataille du lendemain, lorsqu'à tra- vers ses doigts entr'ouverts , il vit sur le seuil se dresser tout à coup comme une ombre. Il releva aussitôt la tête, et aperçut devant lui une jeune Gantoise qu'il aimait beaucoup , et qui , de son côté, inquiète de l'événement du lendemain, était venue avec Fintention de ne pas quitter Philippe de cette journée. En l'aper- cevant, il se leva vivement pour aller à elle; mais elle lui fit signe de se taire et de la suivre ; en venant , elle avait entendu une grande rumeur vers la montagne d'Or, et elle craignait que les Français , profilant de la nuit, ne vinssent attaquer ses coui-
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patriotes. En effet, Philippe eut à peine fait quelques pas, qu'il entendit de ses piopres oreilles comme un bruit d'armures frois- sées, de hennissements de chevaux et des cris de guerre. Quoi que pût lui dire sa maîtresse, il voulut voir par lui-même ce (jui se passait, rentra dans sa tente, prit une hache , et , i)ar un sentier détourné, s'avança vers le Goudberg. La Gantoise l'y suivit ; mais h mesure qu'ils avançaient, ces rumeurs étranges semblaient fuir devant eux. Arrivés au sommet de la montagne, ils virent dans toute son étendue le camp français éclairé , mais tranquille. Philippe revint à sa tente tout préoccupé de ce prodige.
Même chose s'était passée à Gand pendant cette nuit prophé- tique. Les bourgeois avaient été réveillés par ungrand bruit dans les airs ; les cris de Monijoie et Saint-Denis ! (|ui étaient les cris de la France , retentissaient poussés par des voix invisibles ; enfin le dragon doré, que les gens de Gand venaient de prendre à ceux de Bruges, et qui touinait déjà au haut du beffroi, jeta l)ar trois fois des flammes.
Le lendemain, au |)oint du jour, le camp se réveilla. Inquiets de ces clameurs nocturnes dont personne ne pouvait se rendre compte, beaucoup étaient restés les yeux ouverts , quoiqu'ils no bougeassent point ; de sorte que comme ils avaient remarqué une figure velue de blanc dans la tente de leur chef qu'ils cherchaient vainement ù cette heure , et que celui-ci s'avançait vers eux le front soucieux, le bruit se répandit qu'un fantôme lui était ap- paru comme à Brulus, avant la bataille de Philippes.
Arlevelde n'en fit pas moins ses dispositions avec assurance : une bruyère à peu près pareille à celle de Beverholt s'étendait devant lui; il y déploya son armée; placée en lignes, elle avait devant elle un large fossé nouvellement relevé ; derrière elle, un bois taillis entrelacé de ronces et de genêts, et sur ses ailes une soixantaine d'archers anglais qui avaient quitté leur garni- son de Calais i)our rejoindre Philippe, espérant trouver ù son service une meilleure solde, sans compter les chances de pillage. Sa ligne établie, Philippe se plaça sur le front , et montant sur le bord du fossé dont le relèvement lui permettait de dominer toute l'armée : « Je vous défends sous peine de mort, dit-il , de donner quartier à personne, excepté au roi ; c'est un enfant qui va où on le conduit; nous le mènerons à Gand avec nous pour
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qu'il apprenno y pailcr tlnm;uul ; mais Uiez lous los aiilros; vous rendrez service aux: villes de France; car, ce qu'elles désirent le plus au inonde, c'est de ne voir revenir aucun de leurs seigneurs.» Les Gantois répondirent par de grands cris; cette allucutioii, dictée par une foi énergique, leur avait rendu tout leur enlhou- siasme. Alors, voyant que ses soldats étaient prêts à combattre , Philippe appela un de ses serviteurs, et lui montrant une touffe d'églantiers hors de la portée du trait : — Va te poster à ce buisson, lui dit-il, et lorsque tu verras la déconfiture des Fran- çais, viens à moi avec un cheval frais en criant uîou cri; car je veux être au premier rang pour donner la chasse aux fuyards.— Puis , cet ordre donné , il alla prendre place au milieu de son corps d'armée, baiaillon d'élite , composé de neuf mille Gantois des ])Ius braves et des plus aguerris aux armes.
Toutes ces mesures étaient à peine prises, qu'ils virent à tra- vers le brouillard apparaître trois cavaliers , qui, par un effet d'optique, leur parurent jUgantesques. Comme on voyait à vingt pas devant soi, ces cavaliers s'approchèrent jusqu'à trois longueurs de lance ; c'étaient messire deClisson , connétable de France , messire Mathieu de Vienne , amiral , et messire Guil- laume de Poitiers, bâtard de Langres: Charles VI les avait en- voyés reconnaître l'ennemi.
Les Gantois leur laissèrent accomplir celte mission sans les inquiéter aucunement. Ils purent voir alors la manière dont Philipi)e avait disposé ses troupes ; en avant , étaient ceux de Gand , Artevelde et sa bannière ; puis ceux d'Alost et de Gram- ment ; puis ceux de la Châtellenie de Coutray, de Damme et de l'Écluse; enfin, l'arrière-garde était composée de ceux de Bru ges, parmi lesquels, à leur bannière particulière, on reconnaissait ceux du Franc.
Leur inspection terminée, les trois chevaliers s'évanouirent dans ce brouillard, comme s'ils se mêlaient à la vapeur, et re- vinrent près du roi. Clisson s'avança vers lui et s'inclinant sur son cheval: —Sire, dit-il, réjouissez -vous, car ces gens-là nous ap})artiennent tous tant qu'ils sont , et ce ne sont que paysans et vilains que nos gros valets suffiraient pour comba- tre. — Connétable, dit le roi, que le seigneur vous entende ! allons donc en avant, au nom de Dieu et de saint Denis. Aussitôt en livra aux vents l'oriflamme que portait messire
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Vievve de Villiers ; c'était la première fois que celte royale en- seigne était dr^nloyée contre des chrétiens, mais les Flamands étaient considérés comme payens et infidèles, ayant embrassé le parti du pape Urbain VI lorsque les Français soutenaient la cause de Clément VII (1).
Or, soit hasard, soit miracle, sitôt que Toriflamme parut, et vainqueurs et vaincus le disent, le biouillard se dissipant, le soleil se montra au ciel, et une blanche colombe, volant en spi- rale au-dessus de l'armée française , vint se percher sur la ban- nière du roi qu'entourait la fleur de sa chevalerie.
En ce moment, et sans s'inquiéter de ce présage, les neuf mille Gantois de d'Artevelde, placés à l'avant-garde, sortirent du camp et s'avancèrent, formant un bataillon lourd et serré qu'aucune force ne semblait pouvoir rompre. Comme ils n'é- taient plus qu'à quelques pas des Français , un feu terrible de pierriers et de bombardes vint leur ouvrir une brèche dans la- (juelle ils s'enfoncèrent aussitôt, comme la tête d'un bélier dans une muraille déjà entamée. Mais derrière cette première ligne, il y en avait une seconde formée par les chevaliers, ligne de fer, immobile et inexorable , devant laquelle tout le courage et tous les efforts des Gantois vinrent se briser.
Le combat fut long. Quoique tous ces hommes chargeassent à pied et que les mieux armés n'eussent pour armes défensives que des casques et des hoquetons de cuir, quoique les chevaliers français fussent couverts de fer et montés sur des chevaux i)res- que invulnérables comme eux, il leur fa'lut frapper deux heures sur l'armée gantoise , non pas pour ouvrir cette masse, mais pour la faire reculer. Enfin la supériorité des armes remjxjrta j Philippe et les siens se retirèrent, laissant trois mille hommes dans cette trouée sanglante, dans cette blessure profonde, mais non mortelle, qu'ils avaient faite au fianc de l'armée fran- çaise.
C'était , au reste , tout ce (jue voulaient messires Olivier de Clisson et Mathieu de Vienne, qui s'étaient concertés à cet égard. Leur plan de bataille était de refouler Artevelde et ses gens dans le camp même, dont ils avaient mesuré le peu d'éten-
(1) Octave Delepierre. Chroniques, traditions et légendes de Vati' cienne histoire des Flandres,
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due, et là , une fois les mouvements des Gantois neuti^alisés pcir le nombre et le défaut d'espace, de les accabler de flèches et de traits par-dessus le fossé, tandis que par les deux ouvertures des flancs, la cavalerie chargerait avec ses longues lances et ses épées à deux mains. En consé(iuence, la même manœuvre avait été opérée i)ar l'amiral ft par le connétable, et lorsque la troupe d'Arteveîde . ramenée par la noblesse française, rentrait dans son camp, elle se heurta avec un bataillon sorti par la même porte , repoussé avec plus de désordre et non moins de perte.
Alors d'Artevelde comprit qu'il était acculé comme un san- glier dans son bouge ; mais comme un sanglier tient aux chien;-, il tint, lui. aux chevaliers, essayant par des boutades réitérées de s'ouvrir un passage pour lui et pour ses hommes; cependant, toujours refou é . il sentit que l'armée française était roulée au- tour du camp comme un serpent de fer, et qu'il essayerait vaine- ment d'en briser un seul anneau. Enfin , voyant les gens dos communes fatigués et haletants, messires de Clisson et Mathieu de Vienne chargèrent à leur tour à la tète de leur meilleure chevalerie, fouillant celte multitude avec leurs longues lances et la taillant en moiceaux avec leurs grandes épées. Alors les assiégés tentèrent de fuir par le bois; mais l'épaisseur du taillis les arrêta. Us franchirent le fossé ; mais au dehors les attendaient les archers et les gens de trait. Us se rejetèrent en arrière; mais la place qu'ils avaient quittée était déjà prise. Cela dura ainsi une demi-heure, l'armée Irançaise pressant et serrant toujours cette foule étouffée entre ses bras de fer, comme Her- cule pressait Antée. Pendant quelque temps encore, on entendit les coups sourds des épées, des haches, des marteaux et de;; bâtons plombés , tombant sur les bassinets et les cuirasses ; puis bruit et mouvement s'éteignirent. L'armée presque entière des communes de Flandre n'était plus qu'un cadavre, et ne s'a- gitait plus que dans les convulsions de l'agonie. Vingt-cinq mille hommes expiraient à la fois : la bataille n'avait duré que trois heures.
Lorsque la journée fut entièrement gagnée , le roi de France fit sonner la retraite pour réunir son armée. Arrivé sous sa tente, il dit, en se désarmant, qu'il verrait volontiers ce Philippe d'Ar- tevelde mort ou vif. On fit aussitôt publier dans le camp que
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((iiiconqiie le trouverait recevrait 100 livres parisis. Une foule de soldats et de valels se répandit aussitôt , cherchant parmi les cadavres, qui étaient déjà presque tous dépouillés ; enfin un écuyer flaniaiid, qui servait dans l'armée française, le reconnut, l'ayant servi lonj^'emps. D'autres disent qu'il fut indiqué à ceux qui le cherchaient par un Gantois blessé , et que lorsque , selon la promt^sse faite, on voulut donner à cet homme les 100 livres parisis, il ne répondit (lu'en élargissant avec ses mains sa bles- sure, afin de mourir plus vile. Quant ù Philippe d'ArteveldC; il était couché au milieu des Gantois morts avec lui, tenant à la main une épée brisée, et chaussé, dit la chronique , des lon- gues guêtres de toile écrue qu'il portait la veille de ce grand jour, ne s'étant pas déshabillé pendant la nuit et n'ayant point changé de vêlements au moment de la bataille.
Près de lui était le cadavre d'une femme tenant embrassée la bannière de Saint-George,
Le cor|)S de Philippe d'Artevelde fut apporté sous la tente du roi. 11 avait reçu i)lusieurs blessures, dont pas une n'était mor- telle, ce qui fit croire, avec raison , qu'il avait été élouffé, et non tué. Le roi le regarda longtemps avec une grande attention; puis, retournant le cadavre du pied , il dit en colère : — C'est donc là ce vilain qui, s'il eût l'éussi, aurait ébranlé ma puissance, et dont la mort n'a pu être achetée qu'au prix de celle de mes meil- leurs hommes d'armes.
Il fit un signe alors, et le corps de Philippe d'Artevelde fut emporté et pendu à un arbre voisin , que l'on montre encore aujourd'hui , et qui a conservé dans ce pays le nom de Schrey- booin , ou l'arbre des gémissements.
Telle fut. à quaranteans de distance, la fin des deux Gracchus flamands. J'ai vouîu vous la raconter dans une même lettre, au risque de faire cdte lettre un peu longue. L'avenir a vengé du passé les deux Artevelde : c'est l'histoire de tous les dévoue- ments.
Alex. Dumas.
SITUATION DES COMPAGNIES DE CHEÎIINS DE FER.
Une baisse effrayante est venue , dans ces derniers temps , affecter les actions des entreprises de chemins de fer. Entre tant de compaj^nies, aucune n'a été épargnée; le découragement dont la Bourse est saisie les a enveloppées toutes sans distinc- tion, non-seulement celles qui ont déjà livré leurs travaux à la circulation, et qui, par là, ont malheureusement donné la mesure de leurs dépenses et de leurs produits, mais encore celles qui , sorties plus récemment des limbes parlementaires , semblaient devoir conserver quelque temps l'attrait de Tin- connu, à l'ombre des plus puissants noms de la finance et delà grande propriété foncière. Au moment où nous écrivons , cette baisse vient de s'arrêter; mais oserait-on assurer que ce n'est pas pour reprendre haleine, comme elle fait souvent, et se re- mettre de plus belle à ronger ce qui offrira encore quelque prise à son avidité , sur les versements déjà opérés ou qui doivent l'être, ou sur les primes précédemment obtenues dans les jours d'espérances illimitées ? On est habitué, dans le monde de la spéculation , à voir les fonds qui glissent le plus rapidement sur le plan incliné de l'agiolage s'arrêter néanmoins par intervalles, donner des signes de vie et de force , puis descendre de nouveau plusieurs échelons, et toujours ainsi, par une alternative de chutes et de repos, atteindre le niveau qui convient à leur na- ture : c'est comme un malheureux qui , précipité du faîte d'un palais, avec pleine conscience du sort qui l'attend, serait retenu à chaque étage et se craraponnt^rait à toutes les saillies de l'édi- fice, sans pouvoir faire autre chose (\ue de retarder de quelques
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moments de plus sa course descendante jusqu'au sol où il doit arriver tout meurtri. Nous ne présentons pas cette image comme Tlioroscope visible de la destinée des chemins de fer li- vrés aux compagnies , et surfout nous nous ferions scrupule de l'appliquer sans réserve à tous les chemins de fer : nous ne vou- lons pas être à ce point prophète de malheur.
Au reste, cette déconsidération presque générale sur les entre- prises de chemins de fer dont s'est chargée l'industrie privée, n'empêchera pas qu'on ne mène à teime, et c'est là le point es- sentiel poiir le pays, celles dont toutes les actions ont été placées.
Ici il faut s'entendre. Nous n'appelons pas actions placées toutes celles que, dans plusieurs compagnies nouvellement constituées , les banquiers , propriétaires ou capitalistes , ayant litre de fondateurs ou administrateurs, ont souscrites en leur nom, jusqu'à concurrence de sommes considérables, et avec obligation de rem|)!ir successivement tous les versements exigi- bles. Sans doute ils ont pris là un engagement, tout formidable qu'il nous paraisse, bien inférieur à leur grande situation de fortune et de crédit. li y a tel chemin, et ne craignons pas de le nommer, celui du Havre , avec ses longs embranchements , et ses SO millions d'évaluation, qui pourrait être hypothéqué sur trois ou quatre de ses patrons que nous ne nommerons pas. Mais ce n'est pas là probab!en;ent ce qu'ils ont en vue , et même il leur conviendrait j)eu , j'imagine, de partager le fardeau de l'exécution avec le reste des associés qu'ils se sont donnés dans la souscription primitive. Ils ont compté sur l'association du public pour écouler la majeure partie , si ce n'est presque la to- talité de leurs actions . réservées tout d'abord à un petit nombre de preneurs privilégiés comme eux. Si le public, continuant de leur faire dé.'aut, les mettait dans l'alternative , ou d'exécuter le chemin à peu près entièrement avec leurs propres ressources, ou de liquider la société dès l'origine , la prudence leur dicterait le choix de ce dernier parti: une liquidation , avant qu'aucun travail n'ait entamé d'une manière notable les premiers verse- ments i\\i fond social, entraînerait sans doute encore quelques sacrifices , et , par exemple , la perte du cautionnement , si !e gouvernem»rnt s'en tenait avec rigueur aux clauses de la con- cession. Mais de tels sacrifices peuvent être évalués d'un coup d'oeil 5 et des capitalistes qui ont été jadis et qui sont encore au-
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jourd'hui spéculateurs avant tout, c'est-à-dire accoutumés à perdre comme à gagner . mais à ne jamais aggraver une mau- vaise position de jeu par Phésilalion ou Tentètement, aimeraient toujours mieux faire la part du feu , tout d'abord , et solder leur erreur, que d'attendre les mille éventualités sinistres d'un avenir auquel le public persisterait à demeurer indifférent (1). Au contraire , lorsque toutes les actions d'une entreprise sont sorties du portefeuille des fondateurs , pour se disséminer dans la foule des actionnaii es de seconde ou troisième main , en d'autres termes , lorscju'elles sont véritablement placées et libé- rées d'un ou deux versements , il n'y a plus les mêmes raisons de craindre ([ue le travail d'exécution ne soit délaissé. Et même, pour que l'œuvre soit abordée et poursuivie avec une résolution irrévocable , il n'est pas toujours nécessaire que tous les verse- ments ultérieurs sur les actions ainsi réparties sopèrent avec facilité, et que l'argent arrive en abondance dans la caisse so- ciale, dès le premier jour où un appel est fait. Si un détenteur d'actions éprouve de la gène ou de la méfiance qui l'empêche d'effectuer un versement réclamé , il vend ses titres au cours de la Bourse et s'affranchit ainsi de l'obligation imposée par les statuts. Si beaucoup d'actionnaires suivent cet exemple, le taux auxquel ils peuvent se défaire de leurs actions s'abaisse considé- rablement , et c'est un motif de plus pour les acquéreurs nou- veaux, qui les ont ont obtenues à vil prix, d'aller de bon cœur au-devant d'un ou deux autres versements successifs. Ils en sont quilles pour se décourager à leur tour plus tard, et vendre aussi à perle, dans le cas où la baisse ne cesserait de s'acharner sur les actions ; or la baisse est un cancer dévoraleur qui les atta- que d'autant mieux qu'elles offrent plus de surface, étant plus complètement remplies. De cette manière, il peut advenir que le dernier possesseur d'une action , dont la valeur nominale serait 1,000 fr., l'ait acquise à moitié ou aux deux tiers de ce prix. Dans cette hypothèse , il faudrait une affaire bien mauvaise et
(1) Quand nous parlions ainsi de liquidation, sans y croire, c'est que ce mot était dans toutes les bouches. Mais, depuis lors, on a pu espérer que les chefs des compagnies soutiendraient le plus longtemps possible le choc de la baisse, et l'on a vu qu'ils n'avaient pas encore desespéré du public.
S6 RKVUK DE PARIS.
scandaleusement inférieure à toutes les prévisions , pour qu'elle ne lui donnât pas un intérêt satisfaisant de sa mise de fonds ef- fective. On voit donc combien il est important de s'assurer si les actions sont restées en masse entre les mains des concessionnai- res, ou si elles sont casées comme elles devraient l'être chez des milliers des détenteurs isolés. Avec ceux-ci, et malgré eux, trop souvent il y a {garantie à peu près certaine qu'on ne verra pas s'ouviir une liquidation avant l'ouverture des travaux; les ver- sements pourront bien se faire péniblement, et, pour ainsi dire, sur des monceaux de cadavres d'actionnaires tombés sur le ter- rain du jeu , mais ils se feront en fin de com|)te, et l'ouvrage marchera. Les petits capitalistes, une fois engagés, et après que l'exécution a commencé avec leurs premiers fonds , ne peuvent .se retirer qu'en vendant ou laissant vendre leurs titres ; ils ont iles héritiers substitués à toutes leurs charges , et à celte condi- tion seule ils se trouvent libérés : il leur est impossible de se concerter, dès l'origine de l'entreprise , comme le peut faire un comité de fondateurs peu nombreux et puissants , i)our procé- der à une liquidation anticipée, en remboursant le montant réalisé sur les actions et en faisant l'abandon du cautionnement. Ce que nous venons de dire sur l'importance du placement réel de tous les titres, est bien prouvé par l'incroyable puissance dont paraissent doués, pour l'attraction incessante des capitaux, les chemins de fer même les plus défavorables, dès qu'ils ont été lancés, comme on dit dans le langage de la Bourse. Par exemple, voyez le chemin de Versailles de la rive gauche. Tous ses versements ont été faits; les ressources qu'ils ont apportées à la caisse sociale sont j)rès d'être épuisées, si nous en croyons les ap|)arences, ou du moins leur épuissement est prévu à jour fixe; il serait impossible, sans un emprunt, d'assurer l'achève- ment du chemin encore peu avancé. Eli bien ! si l'idée n'était pas venue, tout récemment, de concilier la rive gauche avec la rive droite et de les sauver toutes deux par une fusion, un emprunt allait être contracté au profit de la première. Il lui était prorais, dil-on , malgré la disgrâce de ses actions tombées à 550 francs. La conséquence de cette opération , si on la reprend et si on peut la réaliser encore aujourd'hui, c est que les premiers bénéfices accueillis sur la circidalion future du rail-way seront dévolus aux prêteurs, par privilège. On peut les comparer, pour suivre le
KEVUE DE HAHIS. 57
même ordre d'idées que nous développions tout à l'heure, à des acquéreurs d'actions, qui. venant les derniers, sont naturelle- ment en position de se les approprier à de meilleures conditions et aux dépens des précédents détenteurs, ^"ouvelle et éclatanie démonstration de celte vérité de fait, qu'une entreprise de chemin de fer, quand elle est assez en train pour ne pouvoir plus être désertée par ceux qui l'ont à leur charge, trouve tou- jours les capitaux nécessaires, en immolant à chaque besoin qui surgit la dernière génération d'actionnaires encore existants. Tout ceci posé et bien entendu . l'on voit clairement que nous distinguons deux catégories de chemins de fer : P ceux qui sont en cours d'exécution ou qui ont déjà encaissé une assez forte quantité de leur fonds social pour iuiposer aux possesseurs d'actions la volonté plus ou moins libre de ne point reculer, ou pour créer, aux remplaçants de ceux-ci, une suffisante excita- tion qui les pousse à leur tour en avant; 2' les chemins de fer dont les concessionnaires directs ont gardé forcément à leur compte, selon toute probabilité, la majeure partie des actions, sur lesquelles , de plus , il n'a été fait encore appel aux verse- ments que dans une faible proportion. Les entreprises de cette seconde catégorie sont les seules dont nous ayons à nous occu- per, car ce sont aussi les seules, qui, sous ce rapport très-grave et le plus essentiel à nos yeux , l'interruption possible de tout travail et l'abandon delà concession, inspirent quelque inquié- tude, fort exagérée à vrai dire. Quant aux autres, qui tendent à leur but tant bien que mal, mais infailliblement, nous n'en parlerons pas : à quoi bon rappeler, à leur égard, que l'indus- trie privée, en dotant le pays de quelques lieues de chemins de fer, les lui aura fait payer par une imprudente déperdition de capitaux et un affaissement du crédit, dont l'esprit d'association se ressentira trop longtemps? Le mal est produit, on l'a voulu : laissons le passé pour ce qu'il vaut . avec tous les miracles qu'il promettait en vain, et ne songeons qu'à l'avenir.
Les chemins de fer qui doivent attirer exclusivement notre attention . parce qu'ils sont à la première phase de leur existence encore chancelante, dans cette crise où il faut pourvoir au pla- cement réel des actions et s'inquiéter de l'exactitude des premiers versements, sont les deux grands chemins du Havre et d'Orléans. H est de notoriété publique, à la Bourse. (ju'Orléans n'a qu'un H 6
û8 REVUt DE FARIS.
très-petit nombre de ses titres en circulation : c'est là ce qui explique, mieux que la popularité même de cette ligne , une des meilleures de tout le réseau projeté pour la France , la f» rmeté de ses cours en présence d'une baisse contagieuse, et leur fixité au taux moyen da 475 ou 480 , malgré l'élévation du premier versement (125 francs sur 500 francs ) qui présentait une belle marge pour être entamé par le discrédit universel. Orléans, du reste , ne saurait faire prendre le change sur le peu d'étendue de ses placements effectués. Pour avoir annoncé une souscription générale à bureau ouvert, d'abord avec prime de 50 francs, puis au pair, sans obtenir plus d'empressement du public, les banquiers de cette compagnie ont réussi à mettre tout le monde dans la confidence de leurs affaires, et l'on sait maintenant que leur marchandise, trop offerte, n'a pas eu beaucoup de chalands : les souscripteurs sont d'un caractère (trange, ils se retirent quand on va au-devant d'eux et se méfient de la voix caressante qui les appelle.
Le Havre a mis plus de mystère dans sa diplomatie avec le public. Il est à croire qu'il a placé effectivement plus d'actions qu'Orléans 5 mais aussi il en a eu une quantité plus grande à écouler, 90,000 à 1000 francs, tandis que l'autre ligne n'en a que 80,000 à 500 francs. Il serait téméraire de vouloir préciser combien le Havre a déjà émis de ses valeurs ; mais on peut af- firmer qu'elles n'ont pas encore été jetées en abondance sur la place : on reconnaît cela à un indice qui ne trompe guère à l'es- compte que les administrateurs de la compagnie ont fait faire plusieurs fois à la Bourse, pour relever ou soutenir le cours de leurs actions. Ici, comme nous parions pour les hommes du monde, non pour les spéculateurs, et que nous tenons à être compris par notre auditoire, les habiles voudront bien ne pas être étonnés de nous voir expliquer en termes élémentaires, ce que c'est que l'escompte à la Bourse, et quel est son usage dans la spéculation, ou plutôt contre elle. Quand les joueurs se met- tent en foule à vendre des litres quelconques à découvert, c'est- à dire ù terme, et sans en avoir en réserve qu'ils puissent livrer réellement, ce qui est le cas le plus ordinaire, cette manœuvre suffit pour précipiter plus rapidement une baisse qui aurait eu lieu sans elle. Alors il arrive quelquefois aux banquiers, ou au- tres protecteurs naturels du fond sur lequel les baissiers s'a-
REVUE DE PARIS. 59
charnent, d'exiger subitement livraison d'une forte partie des titres ainsi vendus à Tavenlure : ils sont dans leur droit, c'est une convention du jeu. et il faut que les vendeurs se procurent à tout prix, tians une seule séance de Bourse, les effets exigibles, dont ils espéraient ne régler que les différences, et encore à la fin du mois seulement. C'est là Vescotupte ; il manque rarement de produire une reprise en hausse au moins temporaire; il sert surtout de leçon pour le vulgaire des spéculateurs , et il les avertit rigoureusement de se tenir, à l'avenir, à une distance plus respectueuse du fonds qu'ils assaillaient par imitation des gros capitalistes. La compagnie du Havre a usé de ce moyen à plu- sieurs reprises, et par un escompte peu étendu, a réussi chaque fois à relever momentanément, mais faiblement, il est vrai, le cours de ses actions. Le i)remier escompte, à noire connais- sance, a porté sur 4.200 actions, qui n'avaient alors acquitté que le premier versement de 100 francs. \\ aurait donc sutfi, pour les lever, d'une somme de 4:'0,000. si elles avaient été encore au pair de 1,000 francs; or, elles étaient descendues entre 955 et 940, si notre mémoire ne nous trompe , et c'est ce qui néces- sitait l'escompte. Cela réduit d'autant la mesure des efforts qu'a dû faire alors la compagnie pour son opération dans l'intérêt de la communauté. Depuis, elle a fait un autre escompte insigni- fiant, et presque inaperçu , sur 200 actions, dit-on, vers le 7 oc- tobre. Enfin, tout récemment, elle vient de recourir plusieurs fois à ce remède héroïque, pour maintenir toujours son fonds à une certaine valeur et encourager au second versement qui ne s'est paseffeclué avec enthousiasme. De tout ceci nous concluons que, si des escomptes sur une échelle ainsi réduite ont pu avoir quelque influence sensible et instantanée sur l'amélioration du cours des actions du Havre, c'est qu'elles n'ont pas été jusqu'ici émises en grand nombre, comparativement du moins à leur chiffre total de 90,000(1). '
(1) Il faut dire que les derniers escomptes sur les actions des jo^a/eawx n'ont produit à peu près aucun effet. C"est que, en les multipliant troj), on a fini par déconsidérer lentreprise à laquelle ils s'appliquaient. Ce résultat n'est expliqué nulle part avec autant de précision et de sagacité que dans un compte- rendu de la Bourse, dont nous emprun- tons ici quelques phrases au journal le Temps : « H est à remarquer
60 REVUE DE PARIS.
Irons-nous plus loin el conclurons-nous qu'un placement r/'ol pour leur inlégralité est devenu fort hypothétique ? Telle n'est par notre pensée, et le résultat sera meilleur, pourvu que la compagnie sache attendre et choisir successivement toutes les opportunités qui se présenteront çà et là , pour caser de temps à autres des gerbes d'actions, en quelque sorte, dans des mains sûres et qui puissent les retenir. Si deux années et un commencement de travaux heureux sont nécessaires à l'accom- plissement de cette tâche, elle est de force à les traverser.
La première et la plus grave difficulté qui retarde aujourd'hui l'élan des capitaux accessoires qu'elle a besoin de trouver en de- hors dugroupe primitif des fondateurs, c'est la défaveur même des circonstances où une pareille œuvre est entreprise. Mais les hommes honorables et les spéculateurs, autrefois si habiles, qui n'ont pas eu frayeur de l'immensité de la carrière où ils en- traient, ont dû se dite qu'ils arrivaient un peu tard et qu'ils al- laient trouver la foule bien refroidie pour la spéculation des chemins, plus encore que pour tout autre s'il est possible. Tout le monde, dans le cercle des affaires industrielles et financières , prévoyait, dès la dernière session des chambres, au milieu du débat entre Tindustrie privée et l'État, que la première grande ligne qui seraitconcédée à une compagnie rendrait manifeste la dépréciation attendue de toutes les autres déjà existantes, el souf- frirait , même avant de naître , du mal qu'elle aurait api)orté avec elle.
Récapitulons le passé, et, pour ne rien négliger, remontons beaucoup au delà de ces désordres de la commandite qui ont troublé les derniers mois de 1837 et le premier semestre de 1838. C'était une fièvre dont le collapu s élail trop facile à pressentir. Nous en dirons un mot en son lieu.
que les escomptes, dont Teffet naturel devrait être la hausse, puisqu'ils mettent les découverts dans la nécessité de racheter , exercent depuis (juclquc temps une influence tout à fait contraire. Cela vient de ce qu"on les a employés comme moyen de spéculation à la hausse dans des circonstances oii Ton n'en avait plus d^autres. 11 en est résulté que maintenant, quand on voit des escomptes, on commence par les con- sidérer comme le dernier effort de ceux qui les font, et chacun guette le moment où la réaction commencera. La disposition du jeu se trouve, par conséquent, changée, et \\ n'est pas étonnant que les escomptes deviennent le signal de fluctuations rétrogrades, >^
REVUE DE PARIS. 61
il y avait, depuis longtemps, d'immenses capitaux engagés dans les sociétés par actions, mais sérieusement, irrévocable- ment . et non point, comme cela s'est vu depuis un an, par des promesses de versements illusoires. Le ministère, à l'appui de son rigoureux projet de loi contre la commandite, l'an dernier, avait communiqué à la commission de lacliambredes députés un tableau des sociétés par actions constituées depuis le lerjan- vierl82G jusqu'au 31 décembre 1837, avec le relevé dessommes qu'elles avaient dû absorber. Le rapport de M. Legentil constate (|ue la commission jugea ce tableau erroné en plus d'un point. Nous espérons qu'on n'adressera pas le même reproche à celui qu'il nous a été donné d'avoir sous les yeux et dont nous allons extraire quelques chitfres. La statistique dont on va lire le ré- sumé embrasse la même période de douze ans; elle nous a été communiquée par un homme plein d'expérience et de lumières, indépendant de l'administration publiciue, et dont le penchant, s'il cédait à l'enlraînement de sa position, sérail plutôt favora- ble qu'hostile au dévelopj)ement indéfini des spéculations in- (iiislrielles bien calculées ; c'est en même temps l'un des hommes les plus compétents et le mieux placé peut-être pour faire auto- rité en pareille matière. Son état de situation des sociétés dé- clarées au tribunal de commerce , du 1" janvier 1830 au 31 décembre 1837, ne lient pas compte seulement du capital déclaré par chacune de ces associations à son début; il a prévenu l'ob- jection toute simple, que le capital annoncé pouvait bien n'a- voir pas été réalisé et consommé ; il a fait le relevé des compagnies dont on n'a plus entendu parler, ou qui n'ont pu se constituer efficacement d'une manière détinitive, après leur déclaration au greffe; il a signalé celles (jui ne venaientque de débuter à la fin de la période dont il s'agit, et qui par cela même autorisent quelque incertitude sur la réalisation plus ou moins complète de leurs fonds sociaux. Enfin, il a noté celles qui étaient en voie de prospérité ou en perle, et celles qui étaient ruinées oudissoutes, et il faut reconnaître n\alheureusementque celles qui sont clas- sées dans ces trois dernières catégories de perte, de ruine et de dissolution, donnent un effrayant total de capitaux gaspillés im- l)roductivement. Voicice tableau, que nous abrégeons en classant les sociétés par grandes divisions, d'après les caractères géné- raux qui permettentd'assimiler entre elles les diverses industries.
6.
63
REVUE DE PARIS.
RÉCAPITULATION.
CAPITAL DECLARE.
CAPITAL d:"
EXISTANT XV
en voie de prospérité
Assurances
Caisses d'escompte et autres élabliss. de même Daliire.
Bateaux à vapeur et transports par eau
Canaux
Chemins de fer
De.ssécliemenis de marais. . .
Forges et fonderies
Gaz
mprimerie et libraii ie. . .
J«iurnaux(4 rerutils périod. .
Mariufaciures et fal)ii(|ues di- veises
Mines de houille
P<»iils
riihlications littéraires. . . .
Sucre indi^jène
Tliéàtres, cercles et concerts.
Voitures
Bi>ulan{;erie mécanique. . .
Constructions, marchés, ba- zars , entrepôts, etc. . . .
Dislrihiiiioris d'eau
Entreprises ajïricoles , horticul- ture et colonisation. . . .
Compagnies diverses. . . .
20
28
40
6
6
5
10
13
-53
282
91 31 14 73 15 40 85
52
7
18 174
1 ,033
69,140,000
144.055,000
28,597,000 66.500,000 35.500,000 63.700,000 11,150,000 24.470.000 12,781,000 48,764,000
84.319.000 91,850,000
8,150,000 12,154,000
6,400,000 36,375,000 77,649,000
1,220,000
32,358,000 5,340,000
37.585,000 140,945,000
1,038,602,000
21'
|
REVUE IJE PARIS. |
6^ |
|||||
|
)CIÉTÉS |
CAPITAL |
DES SOCIÉTÉS J |
||||
|
s MER 1858. |
^ ^ |
|||||
|
en perte. |
ruinées ou dissoutes. |
inconnues ou non réalisées. |
débutantes. |
|||
|
7 26,200,000 |
1 |
1,000,000 |
5 |
4,140,000 |
1 |
10,000.000 |
|
r 2,000,000 |
2 |
1,100,000 |
8 |
33,070,000 |
2 |
11,200,000 |
|
6 2,630,000 5 9,500,000 A ; n » 1 4,000,000 3 2,400,000 1 5,000,000 5 1.084,000 i: 17,694,000 |
1 1 » » n 9 io:> |
100.000 4,000,000 » » » » » » 390,000 16 041,000 |
12 2 2 5 6 5 ri |
10,020,000 53.000.000 5,500.000 50.700.000 6.430,000 4.200.000 1,463.000 12,088,000 |
4 5 « « 1 |
5,400,000 18,200,000 » » » n ï) « 200,000 |
|
) 10.525,000 3 12,400.000 ri 2,180.000 fj 4,605,000 ,j •>i 6,2G0,('00 â! 14,002.000 » » » |
9 3 8 11 16 2 |
6.780,000 11,200,000 » » 1,579,000 26.400.000 53,294,000 540.000 |
46 13 1 29 12 13 24 1 |
46,839,000 22,530.000 200.000 4,094.000 6,000.000 2,593,000 11.138 000 600,000 |
1 » 5 » 1 |
1,300,000 f) » » « 1,080,000 n » I' » 373000 « » |
|
i 11,470.000 i\ 2,650,000 |
4 1 |
6,488,000 590,000 |
6 1 |
5,350.000 500,000 |
4 » |
2,900,000 |
|
î 11,420.000 ) 28,216,000 |
21 |
» » 48,414,000 |
8 73 |
9.495,000 46,729,000 |
2 1 |
1,000,000 1,000,000 |
|
1 3 172,054,000 184 |
159,936,000 |
354 |
334,128,000 |
25 |
52,655,000( |
|
64 REVUE DE FAKIS. RÉSUMÉ.
217 sociétés. Capital 319,849,000 fr. En voie de prospérilé.
255 — — 172.034,000 En perte.
184 — — 159,956,000 Ruinées et clissoiUes.
554 — — 534,128,000 Inconnues ou non réalistes.
25 — — 52,655,000 En voie d'exécut. ou début.
1,033 1,038,602,000
Il faudrait ajouter à cela les capitaux qui sont allés s'engloutir dans le torrent des spéculations aventureuses que 18ô8 a vu se former et s'écouler rapidement. C'est un chiffre qu'il est impos- sible d'évaluer autrement que par approximation. Il est superflu de dire qu'on ne peut prendre pour base le total nominal des fonds sociaux demandés pai- cette cohue de compagnies impro- visées, qui exagéraient sciemment leurs prétentions et la portée de leurs travaux futurs, afin d'avoir un plus grand nombre d'actions à émettre, c'est-à-dire une plus forte somme de béné- fices de jeu à réaliser sur les primes. Les fonds sociaux annoncés n'ont pas été remplis , et ne le seront jamais , pour la plupart des entreprises qui ont alors pris naissance. Mais les primes, résultant d'une hausse factice, ont été bien réellement soldées et sont perdues pour les petits capitalistes innombrables qui les ont risquées dans un espoir de gain qu'il fallait savoir saisir au vol : ce n'est peut-être pas une perte démesurée pour chacun d'eux isolément, mais c'est 5 coup sûr, pour l'ensemble, une vaste déperdition de capitaux; caries primes, déboursées pour chaque action émise, se sont élevées généralement au niveau et même au-dessus de son évaluation nominale. Les agioteurs, qui ont enlevé d'ini coup de râteau cet argent échappé de tant de mains imprévoyantes, ne le rendront pas à l'industrie ; ils alten- <lront une occasion de monter, comme on dit, d'autres affaires, et de tenir la banque d'une nouvelle roulette.
Le mal morah produit par cette crise, est plus désastreux que les dommages matériels dont les si)éculateurs inexpérimentés ont eu à souffrir. Les j)lacements industriels par actions sont frappés de défaveur pour longtemps ; même les travaux les plus utiles au pays, les chemins de fer, dont l'avenir peut bien être
REVUE DE PARIS. 65
magnifique, el qui doivent , une fois terminés , s'entr*aider les uns les autres en se mêlant, trouveront difficilement aujour- d'hui cette confiance qu'ils auraient encore provoquée, il y a un an. L'épargne des petits capitalistes a beau élre assez riche encore; elle se resserre, intimidée par l'expérience , et si elle s'avise de concourir au développement industriel de la France, ce sera dans les commandites ordinaires, où une affaire se dis- cute et s'examine à fond entre deux ou trois parties intéressées. C'est là un emploi que nous n'avions pas encore porté en compte, mais qui attire et relient, l'on en conviendra, les plus abondantes ressources de l'épargne, dont on parle tant sans vouloir reconnaître qu'elles se refusent aux chemins de fer.
C'est dans cette situation alarmante du crédit industriel que les deux compagnies du Havre et d'Orléans ont eu 1 honorable hardiesse de se mettre en avant 5 comment se seraient-elles dissi- mulé que l'avenir seul pouvait lesdédommager des misères et des souÊFrances du présent, et qu'une longue patience allait éprouver leur conviction? Mais ce n'est pas tout : après lajuste apprécia- tion de l'état du marché tinancier, il y avait une question de tracé. La compagnie d'Orléans, sous ce rapport, est heureusement douée; à la léte, ou au tronc de son rail-icay, en divers points, viendront se rattacher les plus importantes lignes qui sont en projet, ou à 1 élude : celles de Nantes , de Lyon et de Marseille, de Bordeaux et Bayonne, de Strasboug même , et de Toulouse par le Berry, le Bourbonnais , l'Auvergne , le Limousin, le Vi- varais , le Ouercy, en supposant que celte dernière ligne, si hé- rissée d'obstacles , doive être un jour ouverte. Nous n'en dirons pas autant de la compagnie du Havre, ou des plateaux , comme ou l'appelle à la Bourse ; elle n'a pas été également favorisée par le choix du tracé que les préférences irrésistibles des ponts et chaussées lui ont indiqué. On conçoit que le chemin de Paris à la mer , s'il était exécuté aux frais de TÉtat, dût prendre né- cessairement sa direction par les plateaux. Mais toutes les con- sidérations d'intérêt général , tous les raisonnements et les devis d'ingénieurs n'empêcheront jamais que la ligne de la vallée ne soit plus populaire , et qu'une compagnie, destinée à vivre du placement de ses actions et non de beaux calculs sur le papier , ne soit tenue de sacrifier à la popularité. Nous croyons avoir assez bien observé cette population de petits rentiers , de bour-
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geois et de marchands , dans laquelle se recrutent d'ordinaire les actionnaires sérieux et fidèles ; il nous est démontré qu'un tracé , n'importe lequel , par la vallée de la Seine, lui souriait, et que si aux grands noms financiers de la compagnie du Havre on eût ajouté un grand mot, la vallée , les actionnaires seraient accourus plus nombreux.
Est-ce à dire, comme l'affirment aujourd'hui quelques écri- vains peu versés dans les matières de spéculation , que tout se- rait sauvé maintenant, si le ministère elles chambres eussent accueilli , par préférence, la fail)le compagnie qui avait ouvert et vu remplir assez facilement une souscription de cinq millions chez M. Laffitte ? On fait sonner bien haut le nom de l'honorable banquier dont Tobligeance inépuisable s'était prêtée à cette com- binaison éphémère. Certes, nous rendrons un hommage sincère au crédit renaissant et toujours en progrès de M. Lafiitte, à sa loyauté, à sa belle et pure réputation financière. Mais on oublie qu'il n'eût été que le caissier de l'entreprise, et que les statuts de sa maison lui interdisaient d'aller plus loin. Il ne seraildonc resté derrière le paravent qu'une compagnie presque sans nom, qui eût fait, par sa faiblesse, une compensation malheureuse aux mérites populaires du tracé. Et qu'on ne vienne pas nous dire naïvement que, dans une affaire ainsi organisée, le jeu ne se serait pas établi sur les actions. La souscription avait été an- noncée pour 0 millions, dixième du fond social, évalué trop mo- destement à 60. Quand elle fut remplie à concurrence de 5 mil- lions, on la ferma tout à coup. Que voulait-on faire du million restant à souscrire? Il pouvait servir loyalement à comprimer une hausse faclice et prématurée des actions déjà souscrites, en les tenant sous la menace de l'émission possible d'un sixième au pair. Mais aussi il pouvait convenir aux fondateurs de la compagnie , qui gardaient ce sixième en réserv e , de l'émettre pour leur compte , en profilant de la prime , s'il y en avait eu à rai)proche de la concession définitive. C'est une tentation à laquelle les plus stoïques ne résistent guère , et nous ne voyons pas pourquoi les fondateurs auraient été seuls exclus du cercle de la souscription et de ses bénéfices éventuels. Ce n'est pas tout : découvrons le revers de la médaille. Si, au lieu de se négocier en hausse , les actions émises avaient perdu , malgré la faveur du tracé et par l'inconsistance de la compagnie, tout ce
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que perdent aujourd'hui les plateaux pour d'autres causes, que serait-il arrivé? Le chemin de la vallée, avec son système de souscriptions directes qu'on nous vante comme l'antidote souverain contre !e jeu . serait en liquidation à l'heure qu'il est. Lesplateau.v résistent, parce qu'ils comptent parmi leurs sous- cripteurs des hommes tels que M. Aguado, qui est engagé pour 12 millions et n'a pas dépassé la limite de ses forces.
Cette simple distinction justifie le choix du gouvernement. Elle nous fera, d'ailleurs, découvrir la lactique nécessairement imposée aux concessionnaires des plateaux pour l'écoulement de leurs actions sans trop de perte , et nous permettra d'appré- cier la valeur d'un reproche qui leur a été adressé. On les a blâmés de n'avoir pas pris au mot tous les souscripteurs qui étaient venus couvrir leurs listes de je ne sais combien d'offres accessoires, montant à plus de 200 millions, et d'avoir, au lieu de cela , gardé pour eux-mêmes la plus forte part de leur sous- cription primitive, en vertu de laquelle ils sont concessionnaires sous le nom des directeurs titulaires. Mais, en vérité, pou- vaient-ils agir autrement qu'ils n'ont fait? S'ils avaient eu la fa- cilité de transmettre à cette seconde génération de souscrip- teurs, enrôlée sur le papier , toutes leurs actions avec primes , il est permis de supposer qu'ils eussent cédé à une occasion si décevante ; mais le chemin du Havre eût été dès lors une opé- ration bien aventurée. Dès que le public n'aurait plus aperçu que des actions disséminées en des milliers de mains inconnues et irresponsables , dès qu'd aurait commencé uar cela même à douter de la garantie efficace des grands capitalistes avoués du gouvernement, et cela avant aucun travail entrepris, la régu- larité des versements se serait trouvée gravem.ent compromise, et nous assisterions, en ce moment , à une baisse sans espoir de réaction. Si tel devait être l'inévitable résultat de l'émission subite et simultanée de toutes les actions, avec primes au moins pour consoler les chefs de la compagnie et les couvrir faiblement des risques de leur resj)onsabilité, promise jusqu'au troisième versement inclus (en tout 250 fr.), eiît-il été raisonnable à eux de produire le même effet pour une émission totale au pair, sans aucune compensation personnelle? Et encore un placement au pair , destiné à être aussi étendu, eût-il pu aller jusqu'au bout ? Si rapidement qu'on l'eût conduit , les cours n'auraient-ils pas
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fléchi encore plus vite, au point de le rendre interminable, même avec cette condition désintéressée? N'oublions pas que bien des gens souscrivent pour un -fonds au pair et reculent ensuite devant leur obligation si l'on met trop d'empressement à les sa- tisfaire : ils veulent bien acheter au pair, mais acheter de ce qui monte.
Les principaux membres de la compagnie des plateaux n'a- vaient donc qu'un parti à prendre , dès les premiers jours où ils ont sondé Tétat de la place , et voici , selon nous , comment ils ont dû et doivent opérer. Ceci soit dit sans aucune prétention de conseiller officieux; mais pour la satisfaction que nous éprou- vons à deviner la solution d'un problème difficile. Ils ont sani doute prévu qu'il faudrait garder longtemps les actions pour lesquelles ils sont i)ersonnelIement obligés; ils vont opérer les versements affectés à chacune d'elles jusciu'au 10 décembre, où le qtiart du montant nominal sera rempli , et ils encourageront ainsi l'accomplissement de ce devoir social ^ut toutes les autres actions qui circulent. Déjà n'a-t-on pas lu plusieurs fois, dans les comptes-rendus quotidiens de là Bourse, que le deuxième ver- sement, celui d'octobre, s'effectuait avec une exactitude digne de louanges? Cela ne nous étonne nullement, et c'est bien le cas de rappeler ce mot d'un roué de l'ancien régime à un mari qui se gloritiaitun peu trop naïvementd'être père : « On n'a jamais douté de votre femme. « Nous n'avonsjamais douté que M. Aguado ne fût capable de verser 3,000,000 sans appeler le public à son aide. Nous attendons de ses associés les mêmes preuves de puissance.
A la fin de décembre 22,000.000 et demi pourront être en- caissés, sauf à déduire le montant des versements en relard sur les actions circulantes (1). Dans cet état de choses, qu'y aura- l-il à faire? Ajourner indéfiniment tout nouvel appel , si même on n'a pas alors fait grâce temporairement aux actionnaires du troisième versement de 50 fr., échu le 10 décembre; placer uti- lement les fonds disponibles pour avoir un intérêt quelconque à répartir le plus tôt possible; pousser en même temps les travaux
(1) Notez que, d'après une rumeur assez vraisemblable et très-ré- pandue à la Bourse, les chefs de la compagnie auraient entrepris de racheter , pour leur compte , toutes les actions qui s'offrent depuis quelque temps à si bas prix.
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avec vigueur, et conduire le chemin successivement jusqu'à Saint- Denis, Montmorency et Pontoise. A chacun de ces trois premiers degrés dans ravancement de la section la plus avantageuse de toute la ligne. le taux des actions se relèvera sans contredit : il atteindra le pair, il le dépassera probablement sous lintluencede beaux dividendes , cumulés avec le levenu des sommes restées libres sur les deux ou trois premiers versements. Ajoutons qu'à la session prochaine, la ligne de Belgicfue sera infailliblement livrée aux ponts et chaussées ou à une compagnie , mais plutôt aux ponts et chaussées, qui, n'ayant pointa s'occuper de la tête du chemin, arriveront à Creil ou à Beauvais, selon l'option du (racé , en même temps que la compagnie des pLateaux atteindra Pontoise. Celle-ci placera alors les actions dont elle s'inquiète aujourd'hui; seulement elle les placera avec le versement d'un quart déjà assuré à l'entreprise , et volontiers remboursé par les acquéreurs de seconde main , dans un moment où tout sera à la hausse. Peu importe qu'on n'ait pas une foi robuste, même alors , à une hausse persévérante , et que l'on se hâte de com- parer le reste de la ligne à la section de Pontoise ; on achète pour revendre, et ceux qui sont trop lenis à se décider paient les frais de la réaction. Mais des titres , ainsi placés avec la condition de n'avoir plus à acquitter que 750 fr. sur 1,000 ont plus de chance de n'être pas délaissés , quelle que soit la dépré- ciation qui survienne : c'est une loi que nous avons précédem- ment expliquée.
Voilà comment les fondateurs delà compagnie ^q% plateaux, et tous autres fondateurs, réduits à être actionnaires de leur propre chose malgré eux, peuvent sortir d'embarras. Nous ne défendons pas la moralité du procédé, mais nous exposons sim- plement ce qui est admis comme très-simple dans toute compa- gnie industrielle , pour l'édification de ceux qui ne compre- naient pas qu'on refusât les grands chemins de fer à la spéculation.
Quant aux actionnaires destinés à rester en route et à se dé- faire de leurs litres à vil prix, en dix occasions par année, dans chaque mouvement de frayeur ou d'incertitude, on n'a pas pour eux un regard de pitié. On accuse les ponts et chaussées d'exé- cuter chèrement; mais dans le prix de revient de l'industrie privée on ne fait entrer que ce qu'elle consomme en dépenses 11 7
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visibles, en travaux exposés au soleil, et «on ce gaspillafje continu des économies de la bourgeoisie et du peuple dans le flux et le reflux de la Bourse.
Est-il nécessaire d'avertir que ces dernières réflexions , comme celles qui vont suivre , ne s'appliquent pas aux plateaux direc- tement, mais à un principe? Poursuivons. Les actionnaires de la dernière génération, nous Tavons dit, ont chance d'être les plus favorisés; et ce n'est pas seulement parce qu'ils entrent dans î action à travers une large brèche ouverte par la baisse, mais encore parce que le secours de l'État, s'il devient indispensable, ne se fera sentir aux chemins de fer de l'industrie privée qu'a- près leur confection et un commencement d'épreuve. Ce secours est déjà prévu, au moins sous une forme, qui sera le surhausse- ment des tarifs. Il demeure bien convenu que si les lois de con- cession, volées dans !a session dernière, ont stipulé seulement la faculté d'abaisser les tarifs d'après certaines conditions, le droit de les élever , en d'autres occurrences plus fâcheuses et plus probables, reste néanmoins tout entier à la disposition du ministère et des chambres. Mais , pour plus d'un chemin peut- être, la révision en hausse des tarifs sera un paUiatif insuffisant. Il est vrai qu'on a laissé, entre les prix du transport ordinaire par terre et les tarifs des voies en fer récemment concédées, une assez belle marge pour que l'idée vienne naturellement de recourir à l'élévation de ces derniers , comme à une ressource ménagée d'avance. En effet, prenons pour terme de comparai- son les tarifs du rail-ivaf d'Orléans, fixés un peu pius haut généralement que ceux à^?, plateaux . Ils sont, en moyenne, de 25 cent, par voyageur et par lieue. Le transport ordinaire revient à 75 cent, par lieue en voiture de poste , à 50 cent, en diligence, à 20 ou 25 cent, dans ces incommodes véhicules qu'on nomme patach^s. Tels sont les chiffres plus ou moins rigoureux que nous prenons, dans une brochure récente de M. François Bartholony, dont toute la presse a fait l'éloge. En ce qui con- cerne les marchandises, la différence est encore plus grande. La moyenne , sur le rail-icay d'Orléans, pour les marchandises qui paient selon leur tonnage, c'est-à-dire pour toutes , à l'ex» ception des bestiaux, est de 5G cent, par tonne (mille kilog.) et par lieue. Le transport sur les routes de terre demande A fr. 50 cent,, 1 fr. GO cent, el 1 fr. pour le même poids et la
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même dislance . selon qu'il est effectué par diligence , par lou- lage accéléré ou par roulage ordinaire.
Malgré cette disproportion frappante, un surhaussement des tarifs des chemins de fer. qui serait sans doute considérable pour être efficace, risquerait de les déconsidérer, de réduire le mouvement de la circulation en déroulant des habitudes prises, et de leur nuire en un mot plus qu'il ne les servirait. Nous ne disons pas cela absolument par rapport aux voyageurs ; mais les marchandises . ne l'oublions pas, trouvent plus d'économie sur les canaux et les rivières , même dans la relation actuelle de leurs frais et de ceux établis pour les chemins de fer. L'Élat, qui sait ? en viendra peut-être à appliquer aux chemins de fer un remède héroïque pour lequel les chambres ont manifesté jus- qu'ici une répugnance plutôt instinctive (pie réfléchie , nous voulons parler de la garantie d'un mitiimuni d'intérêt aux ac- tionnaires. Il parait certain du moins qu'à la session prochaine, aucune compagnie nouvelle ne se formera sans cette condition. Déjà , depuis longtemps, des hommes graves , éprouvés par les affaires, d'ailleurs assez autorisés par leurs succès antérieurs à prendre confiance en eux-mêmes, avaient désespéré de toute grande concession qui ne ferait pas tout d'abord reconnaître cette nécessité par les chambres. M. François Bartholony en avait fait la base de ses sonmissions précédentes, il répète au- jourd'hui ce qu'il a toujours affirmé ; voici un passage de son livre, écrit avant la grande déroule des actions, encore si peu nombreuses, du tracé des plateaux : — « De ce que cette fa- veur, qui s'est attachée aux actions des derniers chemins de fer concédés (ceux d'une étendue limitée, comme Saint-Ger- main , Versailles, Montpellier), faveur que l'expérience n'a , du reste, point encore justifiée, est venue éveiller l'attention des capitalistes, il ne s'ensuit pas que l'on trouverait facilement à réunir les sommes considérables qu'exigeraient les grandes lignes. Il faut remarquer qu'il ne s'est encore agi, jusqu'ici, que de chemins d'une portée financière très-restreinle, et que , par cette raison , nous avons toujours reconnus être appropriés aux ressources de l'industrie privée abandonnée à elle-même; mais (le ces entreprises, (Vune portée ordinaire . aux gran- des lignes projetées par le gouvernement , il existe un im- mense intervalle financier , et, dans l'état actuel des choses
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et des esjxn'ts , nous dénions à l'industrie particulièrey linée à ses pfopres forces, la puissance de le franchir. ^^
M. Barlliolony est un des hommes de notre temps, dont les paroles ont le plus de poids, quand il s'agit de discuter les voies et moyens et les chances d'une opération financière. C'est lui qui, sous la restauration, fut l'âme et le véritahle moteur anonyme de cette maison de banque que la protection affec- tueuse et ])resque fraternelle de M. de Villèle éleva tout à coup si haut pour quelques années , en l'initiant à toutes ses pensées d'amélioration industrielle promise dès lors au pays. Du reste , l'opinion de M. Bartholony, sauf la question de la garantie d'intérêt qui ne rencontre pas partout la même faveur, avait été soutenue par plusieurs membres de la commission réunie au ministère du commerce , en novembre 1837, et MM. d'Argout et Passy particulièrement avaient annoncé, presque à jour nommé, la crise imminente que devait faire éclater l'apparition des grandes compagnies de travaux publics. Tous les hommes d'expérience étaient d'accord; le public seuldoutait; quelques journaux étaient dès lors et sont restés dans leur conviction inébranlable.
Revenons à la question de la garantie d'intérêt; car si la chambre des députés s'opiniàtre à exclure l'État de l'exécution des chemins de fer. il faudra bien relever le courage abattu des compagnies par quelque attrait jusqu'ici inconnu. La garantie d'intérêt a ses inconvénients et ses dangers ; ce n'est pas ici le lieu de les énumérer et de traiter à fond un sujet si vaste. Di- sons toutefois que le danger le plus manifeste à nos yeux ne se- rait pas de grever à l'excès le trésor public, qui, promettant un minimuvt de 4 pour 100 , dont 3 pour les actionnaires , 1 pour l'amortissement, serait affranchi des conséquences de son obligation, dans la plupart des cas : le casus fœdens serait d'autant plus rare que l'État, comme prix de son engagement éventuel , devrait se réserver un droit positif de surveillance qui contiendrait dans de justes bornes d'économie et de nécessité les travaux des compagnies. Et quand il y aurait lieu quelque- fois de faire honneur à la garantie d'intérêt pour une entreprise ingrate, la chose publique y gagnerait encore , si, tout calcuj fait des dépenses à la charge du trésor et de l'industrie privée, il se trouvait avéré que le travail eût été exécuté à plus grands
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frais, et siirlout avec plus de lenteur, par les ingénieurs du gouvernement. Le plus souvent; nous le croyons, on aurait cette satisfaction économique.
Le danger qui nous frappe le |)Ius , dans le système de la ga- rantie d'intérêt, c'est de donner des primes à l'agiotage, au moment de l'émission des titres. Il pourrait se faire que les actionnaires sérieux, attirés par cette promesse certaine d'un faible intérêt . mais entraînés , par des banquiers toujours trop habiles, à payer leurs actions beaucoup au-dessus de la valeur nominale, n'eussent plus la perspective que de toucher 4 pour 150, par exemple, au lieu de 100. La combinaison deviendrait , en fin de compte, illusoire et aussi décourageante que le régime actuel. Mais ne serait-il pas possible autant que juste de confier la tâche d^^licate de celte émission primitive d'actions à un syn- dicat élu dans les deux chambres? Ce syndicat, tel que nous le supposojis , composé dhomraes de tous les partis, comme l'est le comité d'administration du chemin du Havre , où siège M. Barrot à côté de M. Jaubert, recevrait toutes les souscriptions à bureau ouvert, ferait à chaque souscripteur sa part réduite dans une proportion égale, selon l'afHuence et la quotité des demandes; il y aurait un maximum de souscription indivi- duelle qu'il ne serait pas permis de dépasser, ni d'éluder par l'intervention de prête-noms complaisants ; d'autres précautions enfin pourraient être signalées par l'expérience des hommes d'affaires et des administrateurs que les deux corps législatifs réunissent dans leur sein. Croyez-bien que, malgré les erreurs et les défectuosités de l'application, un avantage essentiel serait obtenu ainsi, c'est-à-dire l'assurance du placement de toutes les actions, le même jour, et en majorité dans des mains autres que celles des banquiers. Cette mission semble, au premier abord, har- die, exposée à mille critiques, auxcalomnies.Qu'importePINe saura- t-on jamais braver tout cela que pour son ambition personnelle-*
Cette idée, que nous hasardons, est moins compromettante pour les chambres que ce qui se passe dans le parlement an- glais. Là viennent aboutir directement les soumissions des compagnies; là sont examinés les mérites de chacune, les moyens financiers, les prétentions rivales; là les parties inté- ressées ont recours quelquefois , dit-on, à la corruption , et la chose en \S^\t la peine, puisque c'est le parlement qui prépare,
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instruit , juge el sanclionne les concussions. Que serait-ce, auprès de ce |)lein pouvoir, qu'une simple répartition de titres à une foule de souscripteurs obscurs? Quel risque y aûrait-il? Le plus ordinairement un prétexte banal au reproche de cama- raderie, accusation légère !
Nous serons de bonne composition sur les moyens d'appliquer notre principe et de porter secours aux compagnies. Si le soin de répartir les nclions garanties paraît trop étranger aux chambres, ou indigne d'elles, ne pourrait-on pas en charger le conseil d'Étal, qui déjà pénètre si profondément dans les questions personnelles quand il s'agit de la constitution des sociétés ano- nymes ?
Au demeurant, nous voudrions sincèrement rendre plus ad- missible le système de la garantie d'intérêt, afin d'exjiérimenler la réelle puissance des grandes compagnies, en leur tendant la main , puisque, sans api)ui, leur marche n'est pas rassurante. Dans le cas où ce secours, avec tous les moyejis de contrôle dont il faut l'accompagner, leur semblerait incommode et inac- cej)tab!e, elles auraient livré enfin tous leurs secrets. Il serait temps d'expérimenter, à son tour, le corps des ponts et chaus- sées, qui vaut bien cet honneur. Le corps des ponts et chaussées n'a pas la réputation de faire vite el à peu de frais; c'est une réputation , bien mérilée autrefois, qu'il a démentie, depuis 1830, par quelques travaux rapides et point trop dispendieux. On se demande si le baptême C(»ntinuel qu'il recevrait de la presse, disposée, non sans raison, à verser sur lui des flots d'encre et de critique, pendant l'exécution des chemins de fer, n'achèverait pas de le laver de sa tache originelle, et s'il con- vient de le rejeter dans l'impénilence finale par le désespoir d'une réconciliation avec le public.
La question de l'exécution des grandes lignes sera de nouveau posée, n'en doutons pas, enlre TÉlat et les compagnies, et celte fois avec des données plus favorables à rÉlat. C'est un devoir de position pour tout gouvernement, c'est une inclination innée de vouloir garder pour soi-même la direction de pareilles entre- l)rises. Toutes les opinions politiques seront, l'une après l'autre, de cet avis, le jour où elles auront saisi le pouvoir. Les opinions les plus vivaces ou les plus tranchées seraient , sous ce rapport, les moins faciles à se laisser fléchir aux prières de l'industrie
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privée. Si, par impossible, le parti qui inspire le National était maître du pays, on ne le verrait pas déserter volontiers ce beau prétexte de popularité et de grandeur. On en dira autant de la légitimité. Il n'y a que les opinions métisses, engendrées en foule autour du gouvernement de juillet, qui auraient la naïveté de suivre, pour leur compte, les pauvres conseils qu'elles lui donnent.
Il semble, à vrai dire, à peu près convenu que TÉtat aura sa part, et les compagnies la leur : on s'attend à une transaction. mais sur quelles bases? Si les compagnies reçoivent les petites lignes, les embranchements , et n'aspirent plus à disputer les grandes lignes à TÉlat, rien de mieux ; le partage sera facile et ne grèvera aucune des parties prenantes. Encore sera-t-il nécessaire que l'industrie privée attende la tin de la crise finan- cière où nous sommes en plein ; car, en ce moment, quiconque a pu voir de près la situation du crédit industriel , lui porterait le défi de lever seulement six millions pour un chemin de fer autre que ceux où l'on est déjà forcément engagé. Mais si les compagnies prétendent encore au partage des grandes lignes, dans l'espérance d'un meilleur avenir, et si l'on cède à leur vœu, c'est qu'on sera bien décidé à imposer à l'État le double devoir de faire lui-même les travaux qu'il aura gardés pour lui et d'intervenir en faveur de ceux qu'il ne fera point, par une ga- rantie d'intérêt, ou par toute autre i)rime d'encouragement; il est appelé . dans cette hypothèse, à concourir au succès des grandes lignes de l'industiie privée; et celles déjà concédées n'expieront sans doute pas le tort d'être venues les premières; elles n'auront pas complété la démonstration d'une vérité utile, pour en avoir tous les risques et non pas les avantages.
Jusqu'ici on avait entendu autrement le concours de l'indus- trie et de l'État, dans le but lointain de couvrir toute la France d'un réseau de roules en fer; la première clause était une entière indépendance de part et d autre. A-t-on assez répété que nous vivions sous un gouvernement et à une époque de juste-milieu; que les opinions extrêmes n'étaient plus de mode, que les pré- tentions les plus contraires tendaient à transiger, à se concilier ; d'où l'on déduisait celte conséquence que les compagnies et l'État n'avaient qu'à se partager fraternellement les grandes lignes par moitié, pour les exécuter ensuite chacun à sa guise ,
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chacun de son côté. Ainsi, il y aurait eu concurrence, rivalité , j'ai presque dit iiostilité, et non pas concours utile et fécond de deux i)uissances. Mais ce système paraît entravé dès le premier pas, et l'industrie privée incline visiblement vers l'idée plus modeste et plus sûre d'une association véritable et intime avec l'État.
Nous avons signalé, en nous faisant l'écho d'une rumeur publique, encore assez vague, le principe et l'esprit de cette association; nous ne dissimulerons pas combien il est difficile d'en organiser le mode, les conditions et les garanties récipro- ques. D'autres écrivains ont proposé de placer l'Élat vis-à-vis des compagnies dans la situation d'un prêteur pur et simple, d'un bailleur de fonds à modique intérêt, et pour une certaine quotité seulement de leur capital social. Quelques autres, don- nant une forme ditîérente à cette idée qui reste à peu près la même, ont demandé que l'État se fît actionnaire, dans une pro- portion convenue, des entreprises d'utilité publique laissées à la direction des particuliers. Il ne serait pas difficile de relever dans ces deux variantes qui parlent d'une donnée commune, c'est-à-dire de la nécessité d'une avance en argent, des incon- vénients au moins égaux à ceux du système Bartholony, qui procède d'un principe différent, la garantie d'un minimwn d'intérêt. C'est au gouvernement de peser le mal et le bien de chaque idée, de choisir le genre de secours qui entrera le mieux dans ses propres convenances et dans les nécessités des com- pagnies , ou de revenir avec une ferme résolution au grand système de l'exécution directe par l'État. Mais il y a péril en la demeure, et toutes les complications du problème ne justifie- raient pas un ajournement de la solution qu'on attend. Les gou- vernements sont institués pour tout résoudre, ils ne sont pas des bénéfices simples, sans charge d'àmes.
Et d'ailleurs, s'imagine-t-on que les difficultés sont près de disparaître, et que le gouvernement , après les premiers obs- tacles franchis, n'aura qu'à se croiser les bras, pour contem- pler le développement des chemins de fer? Non; il n'y aura pas une seule période de leur laborieux enfantement qui ne doive lui api)orter, nous le croyons, des embarras inc;ilculables. Même après leur exécution, qu'il ne s'attende pas à trouver le repos et toutes les facilités merveilleuses qu'ils semblent lui
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promettre pour la surveillance d'une nation devenue plus ho- mogène. On a comparé les principales lignes de chemins de fer à de grandes rênes de gouvernement; mais on n'a pas voulu voir qu'en armant le pouvoir d'une ressource de plus, on livrait en même temps, à la société qu'il doit conduire, mille moyens nou- veaux et imprévus d'échapper à son intluence. Il ne faudra pas de faibles mains pour mener ainsi à grandes rênes un peuple de 34.000,000 d'âmes, s'agilant, se mêlant, sur tous les points du territoire, et désormais trop confiant dans sa force.
Victor Charlier.
ARIOLINE.
Il existe à Paris, dans la Sainte-Chapelle, un dépôt de pièces judiciaires extrêmement curieuses. Pour des raisons dont on l>eut contester la valeur, l'État n'en permet la lecture à personne. En général, ces dossiers touchent aux intérêts de certaines familles titrées , plus ou moins compromises dans une longue ligne de procès qui commence avant Louis XIII et va jusqu'à la révolution française. En permettant d(^s fouilles dans ce terrain si riche, on craindrait de fausser des noms que le peuple se plaît à croire d'or pur, et de salir des renommées présumées intactes.
En 18Ô0, quand les portes, ouvertes à coups de pierre par la révolution de juillet, ne s'étaient pas encore refermées, on remua vite et audacieusement ces cadavres entassés dans la Sainte-Chapelle. Mais l'invasion fut trop courte pour produire des bénéfices nombreux. Toutes les monarchies étant solidaires, l'arche fut encore une fois sauvée. Il ne serait pas impossible que l'histoire que nous avons crayonnée ici fût, parmi quelques autres indiscrétions dont un jour nous ferons peut-être usage, un résultat de cette visite interrompue à la Sainte-Chapelle.
I.
Peu de Parisiens connaissent le boulevard Bourdon, sans doute parce qu'il est le moins crotté de marchands, le plus peuplé de jolis arbres, le plus paisible de^tous les boulevards de Paris. On n'yvoit ni boutiques, ni promeneurs, ni omnibus, ces rues super- posées sur des rues, ni diligences, ces grands chemins qui voya- gent. Le canal Saint-Martin le traverse entre deux quais qui sont deux jolies promenades les soirs d'automne. Ces deux quais, ce canal toujours limpide, ces jeunes arbres plantés à peu de dis-
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lance les uns des autres, occupent remplacement où était la Bastille et une partie des fossés de cette terrible prison d'État. On se plaît à se promener, à la nuit tombante, le long des rues qui sont entassées à la droite du boulevard Bourdon, et qui sont restées debout malgré la démolition de la Bastille. Prodige inexplicable de conservation; car elles sont au moins aussi monarchiques que l'était la Bastille, et beaucoup plus, cela ne fait pas doute, que la Place-Royale. On y respire un air de féo- dalité à vieillir sur place : personne n'oserait discuter cette antiquité. La Place-Royale n'est, après tout , qu'une précieuse de l'hôtel Rambouillet; ôtez-lui M™^ de Sévigné, M^'e Paulet et quelques sénéchaux, et vous la voyez disparaître dans les jardins et sous les marais des Tournelles. Mais le quartier dont je parle a une date plus respectable, et le temps ne Vi\ pas effacée. Lisez les noms des rues seulement : rue de Lesdiguières , rue des Lions, rue de la Cerisaie.
C'est dans la rue de la Cerisaie que l'on voyait, en 1720, et au coin de la rue de Lesdiguières, une petite maison comme il était de bon goût d'en posséder une aux faubourgs de Paris , quand on avait quarante mille livres de revenu, un nom, ce qui commençait à être déjà moins essentiel, et quand on avait, ce qui était indispensable, une maîtresse à soustraire au con- trôle de l'opinion ou à un père assez hardi pour s'inquiéter de l'honneur de sa maison.
Par un commencement de mépris pour le passé, cette maison avait été pour ainsi dire volée à l'histoire, pour devenir, sous le règne de mœurs assez détendues , une petite maison de fau- bourg : c'était un casque de fer dont on avait fait un nid de colombe. Une érudition patiente aurait pu dire quel compagnon d'armes du roi Jean avait \écu sous ce pignon sévère, 'derrière ces murs en talus , et médité quelque beau coup de prouesse à la clarté lente et grise des quatre petites croisées à peine indi- quées dans l'épaisseur de cette fortification. Un second étage n'avait été ménagé que pour tirer un parti quelconque de la trop grande surface du pignon. La partie vivante de la maison par- tait de la cour et s'arrêtait au premier étage. Cette cour était pavée à moitié ; le reste était planté d'arbustes ennuyés et tristes, de pommiers nains, de cerisiers sauvages , qui avaient toujours Tair d'être trempés de pluie.
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On se demanderait quelle raison on avait eue pour travestir cette construction si rébarbative au dehors en une maison de plaisirs mystérieux, si Ton oubliait que la rue de la Cerisaie, si déser(e, si morte aujourd'hui, pouvait être considérée autrefois, eu 17:20, comme située au bout du monde : il n'y passait pas un |)iéton |)ar heure ; Thiver et les jours de pluie, il n'y passait per- sonne. Des jardins grands comme des campagnes , des marais comme il en reste encore du côté opposé, vers Reuilly, mettaient des intervalles pleins de solitude entre une rue et l'autre. L'été seulement, au coucher du soleil, le pavé de ce quartier se jonchait d'oiseaux, attirés par le silence et l'odeur des légumes et des fleurs. Aux légumes près, qui fuient toujours devant la civilisation croissante de Paris, les rues de Lesdiguières et de la Cerisaie sont encore, à certaines heures de la journée, aussi dépeuplées et tristes qu'en 1720.
Une fois entré dans cette maison et introduit dans l'escalier placé sous la voûte, on ne se souvenait i)lus du trajet qu'on avait parcouru pour arriver jusque-là. On sentait glisser sous la main, dès la première marche, la fraîcheur de Tébène et du palis- sandre, et une lumière douce , dont le foyer se cachait derrière un transparent, baignait d'une lueur dorée des murs unis comme le marbre et où courait une bande de nymphes délicieu- sement peintes, et vous montrant toutes , de leurs doigts roses ou de leurs regards langoureux , l'entrée de l'appartement. Un rideau vert, hardiment faufilé d'or, à gros plis, tombait avec ampleur et fermait celte première entrée. Quand on l'avait franchie^ on se trouvait dans une salle carrée, éclairée par une lampe d'argent et chauffée i)ar deux cheminées. Aux quatre coins de l'appartement , le caprice du propriétaire avait placé quatre figures chinoises de grandeur naturelle, remuant conti- nuellement la tête. Il n'y avait que des fauteuils très-bas le long des murs; le fond représentait une scène des champs, et le dos une scène de carnage : contraste en vogue à l'époque d'antithèse qui pressentait déjà l'épître à Uranie. Du reste le travail de ces fauteuils était exquis d'exécution , comme les tapisseries des murs. Elles représentaient, sur un fond azuré, toute l'histoire des campagnes d'Alexandre : c'était brodé sur les dessins de Lebrun. Le sujet ayant merveilleusement réussi aux artistes des Gobelins. il avait été demandé des tapisseries sur ce modèle
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pour l'ornement des riches habitations. Des châteaux, ce luxe avait gagné les maisons des faubourgs. Il n'y avait qu'une glace dans ce salon d'attente, destinée à réparer rirrégularité de la toilette des visiteurs; elle tournait sur un pivot doré, et rappe- lait ces détestables inventions de glaces que les tailleurs ont nommées Psyché. C'était le seul objet de mauvais goût qui déparât cette charmante pièce : encore était-il indispensable. Dès que vous étiez entré dans cette pièce, le valet de pied de service venait à vous avec une brosse, et vous offrait, avant de vous annoncer, de restaurer votre toilette agitée par le mouve- ment de la voiture. 11 n'est pas besoin de rappeler que Tépoque avait formé une classe de domestiques à part , dressés à ce ser- vice exceptionnel , discrets comme leurs fonctions, ayant pour ainsi dire un langage à eux; très-bien payés, presque tous nés à Paris, qu'ils devaient connaître mieux qu'un préfet de police ; parlant peu et poliment; un peu cuisiniers, un peu coiffeurs, un peu cochers; étant tout, excepté libres de propos ou d'obser- vations devant leur maîtresse, se mît-elle nue sous leurs yeux. C'étaient des eunuques, à cela près qu'ils ne l'étaient pas. La révolution de 89 a rayé ce peuple de la surface du monde, et j'avoue, à mon grand regret, ne l'avoir retrouvé ni dans les peintures du temps, ni dans les livres qu'on a écrits depuis sur la régence et le régne de Louis XV. Ma bonne étoile m'a fait découvrir un de ces serviteurs modèles dans la boutique d'un coiffeur de banlieue. Si cet homme-là écrivait ! On parle des derniers marquis ! si on connaissait leurs derniers domestiques !
II.
C'était vers la fin du mois de juin et au déclin d'une chaude journée. Dans la pièce qui faisait suite à celle que nous avons traversée , une jeune femme était assise près de la croisée ou- verte, et tâchait d'appeler quelques bouffées d'air sur les mous- selines dont elle était vêtue ou plutôt dont elle n'était pas vêtue. Sa tête, pensive encore plus que mélancolique, s'appuyait à son bras , porté sur l'appui de la croisée. Elle jouait de la main gauche avec la cassolette qui y était attachée par une fine tresse de cheveux d'une couleur différente des siens. L'impatience fronçait ses lèvres et se Usait dans le frémissement de son pied , 11 8
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qu'elle balançait sur un tabouret en velonrs blanc , au risque de lYrailler pour toujours. Indécise entre le bleu et le noir, la couleur de ses yeux changeanls reflétait l'inquiétude de son âme de vingt ans. Elle portait ses regards tantôt sur le disque du soleil, qu'elle aurait voulu pousser, d'un coup de son éventail, sous la ligne enflammée de l'horizon, tantôt vers la porte de sa chambre, qui ne tournait pas sur ses gonds dorés. Quoique plis- sée par Tennui , sa figure laissait voir les lignes déliées d'un caractère ambitieux , implacable, passionné ; ses sourcils noirs, ses livres bleuies d'une ombre de moustache; ses petites dents, qu'on aurait aperçues à chaque soupir d'attente qu'elle exha- lait , ressortait singulièrement sous le nuage blanc de ses boucles poudrées. De minute en minute plus inquiète, elle avait pour chaque crise d'impatience quelque geste nouveau qui la tra- duisait; elle jouait de l'épinette sur son genou; elle renvoyait son tabouret et le ramenait; elle ouvrait et fermait son éventail, suivait du bout du doigt tous les angles de plomb des vitraux, ou jetait une à une, dans le jardin , les épingles de sa coifl'ure, d'où pleuvaient nécessairement de petits nœuds , de petits ru- bans et de petites roses. Enfin elle n'y tint plus ; elle se leva et se i promena dans la chambre, lançant dans un coin, d'abord son éventail , ensuite son mantelet de satin, enfin sa petite perruque. Elle resta nu-tête, et alors elle fut autant un jeune et joli gar- çon qu'une bouillante demoiselle.
Elle se jeta sur sa bergère et attendit.
Il y avait à peine six mois que Watteau avait décoré cette pièce d'ingénieuses peintures, comme il savait les faire quand il lui était permis d'allier l'épigramme au sentiment, le filet de vinaigre à la goulle de lait. Une vengeance de femme, et peut- iï être la femme qui était en ce moment assise sur la bergère n'était pas étrangère à cette vengeance, avait commandé à Watteau une suite de scènes visiblement empruntées à la fameuse con- spiration de Cellamare. Chaque panneau de la gracieuse rotonde rappelait un petit acte de ce drame politique à l'eau de rose, commencé dans un château, poursuivi à travers des fêles et ter- miné dans un château. Ici la duchesse de Maine , entourée de bergers et de nymphes comme Diane, comme Calypso ou comme toute autre sommité mythologique , exposait son projet de ren- verser le régent et de mettre sur le trône le roi d'Espagne
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Philippe V. Voilà mes armes, semblait-elle dire à'ses complices, des houîeltes , des rubans, des serpes d'or, des fromages à la crème et de jolis visages.
Au second panneau, le redoutable chef de la conspiration dis- tribuait déjà des honneurs et des récompenses. La belle du^ chesse de Maine agrafait à la gorge à demi nue des nymphes l'ordre qu'elle avait créé à Sceaux . et qui avait pour insignes , comme chacun sait . une mouche à miel.
Le plus brillant de tous ces panneaux était celui où la du- chesse célébrait , dans les jardins de Sceaux, une de ces nuits qui avaient reçu des initiés le nom féerique de iiuits blanches. Aux rayons de la lune, les conspirateurs se livraient à tous les caprices du plaisir sous les grands marronniers , au bord des bassins . sur le gazon . dans les bosquets de roses. Ce spectacle ressemblait peu à celui d'une réunion secrète , convoquée dans l'ombre pour décider enfin quel jour on frappera le tyran au cœur. Le peintre . pourtant, avait à peine exagéré la vérité du fait qu'il avait représenté avec une verve extraordinaire de poésie champêtre et de malice. Watteau , qui n'a rien produit de médiocre , avait rarement mieux réussi. Ces paysages frais et tendres, ces bosquets pleins de mystère et de séduction, cette na- ture un peu artificielle, un peu poudrée, ayant des mouches au front, des talons rouges aux pieds, mais nature charmante pour le xviiie siècle, encadrait d'une brodure sans prix la jeune femme qui avait payé sans doute bien cher la faveur d'obtenir ce chef d'œuvre de Watteau, qui se mourait alors de langueur à Nogent-sur-Marne.
La nuit vint et aucune main ne souleva la portière en brocard de l'antichambre.
Quand le domestique se présenta pour demander à madame s'il fallait allumer les bougies, il lui fut répondu de se retirer.
Une lumière, plus douce que toutes celles qui jaillissent des lampes d'or balancées au plafond des palais, rayonnait du fond de l'horizon et arrivait sans obstacle dans l'appartement ouvert pour la recevoir. Aucun vent ne balançait les milliers de soies flottantes que la lune rattachait à tous les objets épars devant son disque. Ce soleil de la nuit éclairait, sans les détacher, les formes voilées de la jeune femme, qui aurait donné, en ce mo- ment, toutes les lunes du monde, leurs lueurs et les descriptions
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qu'elles ont causées, pour entendre marcher dans l'antichambre.
Son vœu fut enfin exaucé.
Un jeune homme ouvrit la porte, la referma sur lui, et, après avoir cherché dans l'obscurité de l'appartement où pouvait être celle qu'il était sûr d'y trouver, il alla s'asseoir près d'elle sur la bergère. Devinant à cette absence de lumières , à ce silence boudeur avec lequel il était reçu, au désordre qui régnait dans la toilette de celle qui l'attendait, combien il lui importait de ménager les mauvaises nouvelles, il fut d'abord très-sobre de paroles. Il prit une main qu'on ne lui céda paa tout de suite et qu'on lui retira aussitôt; il osa davantage et on lui accorda moins.
— Vous m'en voulez comme si c'était de ma faute. Je n'ai eu audience qu'à quatre heures ce soir.
La jeune femme ne répondit pas ; elle cachait son visage à celui qui i>arlait.
— J'ai vu, d'abord , ce malin, les plus riches financiers de Paris, poursuivit il. Aucun n'a voulu écouter mes projtositions avant de connaître l'affaire sur laquelle reposaient mes espé- rances. Tous m'ont éconduit en riant quand je leur ai répondu que mon grand projet de fortune était un secret. Nous ne prê- tons pas un million sur un secret, m'ont-ils fait comprendre. Découragé de ces refus, j'ai voulu tenter les hommes d'honneur après avoir échoué auprès des hommes de finance. Le duc de Richelieu est jeune comme moi, brave, téméraire, passionné pour les aventures, fou des périls : l'idée m'est venue de me pré- senter chez lui en attendant l'heure de mon audience chez le ministre.
Un vif mouvement d'impatience échappé à la jeune femme assise sur la bergère prouva qu'elle n'était pas indifférente aux
paroles qu'elle entendait autant qu'elle voulait le faire paraître.
Sans se tourner, elle frappa du pied sur le tapis, se leva à demi,
puis elle s'assit de nouveau.
— Rassurez-vous, continua le jeune homme, j'ai été assez convenable pour convaincre M. le duc que je n'étais pas un homme tout à fait obscur, un intrigant, et assez prudent avec
cela, pour ne pas me dévoiler entièrement à lui. Lorsqu'il m'a
reçu, il était à sa toilette. Il a fait retirer son valet de chambre.
Puisque vous êtes un gentilhomme, et c'est tout ce que je veux
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savoir, m'a-t-il dit en passant son haut-de-chausse, je puis vous parler à cœur ouvert. Ces sortes d'équipées me sourient peu. On les commence en riant et on les lînil ù genoux sur un éclia- faud. J'admire infinenient MM. de Thou et Cinq-Mars, mais je ne suis pas tenté de les imiter. Ma foi! j'aime la vie. Elle a du bon. On nous raconte de belles choses de là haut, mais per- sonne n'en est encore revenu pour nous dire si l'on s'y amuse autant qu'ici. Mourir sur un champ de bataille, au haut de la brèche, l'épée à la main, le visage découvert, passe encore. Mais aller à la mort enlre deux prêtres, rendre l'àme sous la hachedu bourreau, en place publique, un voilenoir sur les yeux! .l'ai de la répugnance à cela. L'enjeu est trop fort. Pardonnez- moi de ne pas risquer la partie avec vous. Je n'interrompais pas M. le duc qui, après avoir passé un gilet en satin blanc, a continué ainsi : Cependant , monsieur le comte, si je refuse d entrer dans votre projet, ce n'est pas tout à fait par peur, daignez le croire malgré la mauvaise opirùon que je vous donne ici de ma résolution ; c'est un peu par expérience. Je sors d'une conspiration. Le métier n'en vaut rien. On est trop à partager. L'école ne m'a pas réussi. Je ne débutais pas avec des gens de rien toutefois : un roi d'Espagne, un prince du sang, un am- bassadeur, une duchesse. Je suppose, a-t-il ajouté, en m'ofîraut des pastilles ambrées, que vous avez entendu parler de la con- spiralion de Cellamare. Une conspiration charmante! tramée à la lueur des lampions, dans des bosquets de jasmins, dans les jardins de Sceaux. L'étourderie ne nous a pas sauvés. Messieurs du Châtelet ne prennent pas les choses aussi plaisam- ment. Nous avons été découverts sous nos maronniers. Je vous demande pardon, s'est interrompu le duc , de vous entretenir si longuement de moi, mais c'est pour vous souhaiter une meil- leure chance. Je ne vous apprendrai pas comment cette con- spiration s'est terminée. Sa Majesté d'Espagne a continué à régner, M. le duc et M'ne la duchesse de Maine ont été rétablis dans les bonnes grâces du régent, moi je n'ai été que ridicule j mais de fort honnêtes gens obscurs ont été roués, qui n'étaient pas plus coupables que nous. Je vous remercie néanmoins, mon- sieur le comte, de m'avoir distingué entre tant de braves gen- tilshommes qui valent mieux que moi, et je vous remercie surtout de ne m'avoir pas mis dans la nécessité, en me commu-
8.
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niquanl trop généreusement vos espérances, je n'ose pas dire vos illusions, de ne pouvoir plus vous refuser le faible appui de mon épée. — Pourquoi, a-t-il repris après avoir endossé un léger habil du malin tout brodé de perles; pourquoi, monsieur le comle, ne vous adresseriez-vous pas à ces nombreux officiers de fortune toujours prêts à marcher sous les ordres d'un chef dé terminé?
— C'est que je n'ai pas assez d'or pour les payer, ai-je ré- pondu. 11 me faut du courage et du désintéressement maintenant. Voilà pourquoi, monsieur le duc, je me suis présenté chez vous.
— Tenez, monsieur le comle, a poursuivi le duc en me pre- nant les mains, faites que je ne vous afflige pas de nouveaux refus plus pénibles, plus rigoureux pour moi, de minute en mi- nute. J'ai besoin de croire que je ne vous ai pas désobligé. Ou- bliez le propos, rappelez-vous l'ami. Vous êtes étranger, du moins vous me l'avez dit; car à votre accent et à vos manières, je ne l'eusse pas deviné ; permellez-moi de vous offrir mon cré- dit auprès des personnes que je vois.
Je me suis levé pour sortir après avoir remercié, comme je le devais, M. le duc, pour le gracieux accueil que j'en avais reçu.
Vous me boudez toujours, Arioline?
Arioline n'avait fait un geste d'attention que lorsque le comte, dans le récit de sa visite au duc de Richelieu, avait rappelé la conspiration de Cellamare, et nommé à celle occasion la du- chesse (le Maine. Sa lèle s'était relevée avec fierté. Alors seule- ment aussi le comte s'était aperçu qu'ArioIine était avec ses cheveux naturels; il avait posé sa main sur cette jolie tète toute bouclée et toute revëche.
— Enfin, acheva le comte, je suis allé chez le ministre, M. le cardinal Dubois.
Arioline écouta. Mais elle était au bout de son sang-froid.
— Croiriez-vous qu'on m'a fait traverser plusieurs cours, au- tant de jardins, avant d'arriver au dernier jardin, où l'on m'a prié d'attendre que monseigneur voulût bien me recevoir. C'est un jardin à l'anglaise, du moins c'en est une imitation. Autour d'un grand ovale de gazon est tracée une allée bordée de Heurs. L'aspect est assez triste. Je prenais en idée des forces pour sup-
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porter TenDui dont j'étais menacé en attendant le moment de ma présentation à monseigneur le cardinal ministre Dubois, quand une porte presque masquée par un groupe de tilleuls s'ouvrit et laissa passer deux chevaux conduits par un domes- tique. Quoique je fusse très-loin de cette porte et du rond-point, où les deux chevaux s'arrêtèrent, je reconnus qu'ils ne pou- vaient appartenir (ju'à un prince. Dans l'Orient, j'en ai peu vu d'aussi beaux de taille, d'aussi fins d'encolure ; un poil doux à l'œil comme la peau d'une négresse de Gambie. La porte de l'é- curie s'ouvrit une seconde fois. Il en sortit un homme fort grand, fort bien fait, en costume de mousquetaire, parlant familière- ment à un homme qui m'a paru être d'abord son palefrenier. De ma place, je pouvais tout voir sans être vu. Qu'ai-je vu.avec un étonnement sans égal? Prenant dans ses bras cet homme commun, mal vêtu, sale et déjà âgé, le capitaine des mousque- taires l'a placé sur un des deux chevaux, lui est monté sur l'au- tre, et bientôt la leçon d'équitation a commencé. Rieji de plus grotesque que cette leçon. Je ne m'ennuyais plus dans le petit coin de verdure où j'attendais l'heure de mon audience. Figu- rez-vous un singe répétant les gestes d'une danseuse de l'Opéra, n'en omettant aucun, mais les parodiant tous. Tantôt le cava- lier perdait lesétriers, tantôt il prenait le cou du cheval de peur de rouler sous son ventre. Un sac de noix aurait plus de grâce. J'admirais le sérieux du maître, la douceur de ses observations, sa manière respectueuse de corriger les plus bouffones contor- sions, les plus réjouissants haut-le-corps, les plus odieux zig- zags de son élève, qui, de son côté, sacrait et jurait, je n'ose pas dire comme un mousquetaire, puisque le mousquetaire était ce maître si affable dont je vous parle. Ventrebleu! la courroie de la selle est lâche, et ils me feront casser le cou ! Morbleu ! ces chevaux sont Iro}) nourris ; ils sont d'une impétuosité de dé- mon. Quoique ces choses et mille autres fussent autant d'er- reurs de fait et de principe, le maître souriait avec un assen- timent profond et mettait pied à terre pour corriger un défaut qu'il ny avait pas dans le harnachement du cheval. Après quel- ques exercices dont se tirent avec honneur les écoliers les plus maladroits en selle et que n'accomplissait pas même médiocre- ment le personnage que j'avais sous les yeux, le mousquetaire et son élève eurent la fantaisie de terminer la leçon par ce qu'on
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nppelle, en termes de manège, la promenade. Je compris leur intention en les voyant pousser leurs chevaux dans rallée ovale indiquée autour du gazon et au bord de laquelle j'étais assis. Au fond, je n'étais pas fâché de voir de près celui qui m'avait tant amusé de loin.
Un frémissement trahi par un mouvement d'épaules agita Arioline.
— Vous avez deviné, Arioline, la malheureuse témérité qu'il y avait à exprimer un tel souhait. Quand cet homme fut devant la place où j'étais assis, il me vit, il se troubla, il rougit, il tourna la tête de son cheval devant moi et me dit : Que voulez- vous? d'où venez-vous ? qui êtes-vous? que faites-vous là? Je lui répondis.
Arioline se frappa la front avec dépit,
— Pouvais-je prévoir, ma chère Arioline, que cet homme, bas et commun, à la face de ^rocheteur, que ce mauvais cavalier était monseigneur le ministre du régent, le fameux cardinal Du- bois. Sans me troubler ou plutôt sans paraître troublé, car je rétais au fond, je déclinai mes titres à monseigneur et lui mon- trai ma lettre d'audience; j'ajoutai qu'un de ses valets de pied m'avait prié d'attendre au jardin le moment de mon introduc- tion; ce que j'avais dû faire. C'est très-bien, monsieur, c'est très- bien, dit le ministre, veuillez passer chez moi par celte porte et entrer dans mon cabinet; je ne tarderai pas à vous y aller trou- ver. Derrière le visage tout à coup devenu calme de celui qui me parlait, je devinai tout ce qu'il y avait de colère , de dépit et de rage d'avoir été vu i)renant des leçons d'équitation, lui, premier ministre ; lui cardinal! lui, il faut bien le dire, si détestable cava- lier. En moi-même je plaignis le valet novice qui, sans doute jiar un malentendu dont il portera la peine, m'avait oublié au j.irdin, dans le manège de monseigneur.
J'ai été introduit dans le cabinet du ministre, où je n'ai pas attendu longtemps. Monseigneur n'a pas paru se souvenir delà scène du manège; il m'a écoulé jusqu'au bout avec une cora- jilaisance grave et qui m'encourageait à parler. Je lui ai tout
dit tout, excepté qui je suis. Je doute cependant qu'il m'ait
l)ris pour un simple gentilhomme danois, ainsi que j'en ai aflS- ché le titre. Mais comme mon litre, quoique d'un grand poids dans l'affaire, n'avait pas encore besoin d'être absolument discuté
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ilalournéses réflexions sur un autre point de ma proposilion. Elle est spécieuse, m'a-l-il dit, mais il s'y mêle beaucoup trop de romanesque pour qu'une grande nation comme la France puisse sérieusement l'accepter.
En affaire, il faut voir le dernier terme des choses et les sup- poser accomplies pour en bien juger. La réussite est la plus ter- rible épreuve. J'admets que vous, monsieur le comte, et vos (rois cents Danois qui vous attendent à Malte, que les deux cents aventuriers que vous fournira la France, et elle n'en manque pas, Dieu merci, et que les trois ou quatre mille compatriotes que vous avez aux Indes, vous vous entendiez bien, vous ne vous trahissiez pas, et qu'enfin vous vous empariez, par la force jointe à l'habileté, des comptoirs anglais qui sont sur le Gange et qui sont la clef des Indes. J'admets encore que les chefs de la nation indienne, dépossédés, fassent cause commune avec vous et vous aident à chasser les Anglais. J'admets enfin que ces chefs, devenus rois, vous donnent en échange une couronne et que vous, monsieur le comte, reconnaissant envers la France, vous traitiez avec elle généreusement, loyalement, que vous lui ménagiez, aux dépens de l'Angleterre et de la Hollande, des trai- tés de commerce avantageux • eh l.'ien ! parce que tout cela est possible, je dis que c'est impossible. La fin tue les moyens. Jamais un Danois de vingt-cinq ans ne sera roi des Indes.
Vous comprenez , Arioline, qu'une objection semblable h celle du ministre ne pouvait être levée sans danger pour moi.
Ainsi , monsieur le comte, rêvez, croyez-moi, a-l-il ajouté, de plus faciles destinées , ou adressez-vous à une puissance plus chevaleresque que la France pour atteindre votre but. La France n'a que des vœux à faire pour vous. Vous avez trop bien compris , monsieur le comte, la position d'un ministre de France vis-à-vis de l'Angleterre , pour avoir à craindre une in- discrétion de mon cabinet.
J'ai compris que monseigneur me congédiait. Je suis sorti pour venir ici au plus vite. Comme je traversais la place Dau- phine, je me suis souvenu d'une petite surprise que je voulais vous faire. Je suis monté chez mon bijoutier, le meilleur artiste de Paris. L'ouvrage que je lui avais commandé était presque fini. Pour avoir à me faire pardonner par vous la Ion-
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gueur (le mon absence, j'ai cédé aux instances de mon bijou- tier qui ne demandait qu'une heure pour me livrer son travail , un des plus ravissants qu'on ait vus. Une heure de bijoutier , je le sais maintenant, en vaut trois. Mais enfin j'ai eu ce que j'attendais pour vous, ce que je désirais pour vous l'otfrir, et le voilà.
— Ah ! s'écria Arioline en se levant avec une couronne royale sur la tête. Plus de dépit , plus de colère , plus de bou- derie ; elle tomba dans les bras du beau jeune homme qui don- nait une couronne en attendant le partage d'une royauté.
— Maintenant, dit Arioline en prenant la jolie couronne de diamants et en la regardant avec amour dans la demi-obscurité qui en faisait briller comme du feu les moindres perles; main- tenant qu'allons-nous faire? Les financiers vous refusent de l'argent, les grands seigjieurs le concours de leur épée, et les ministres des vaisseaux pour descendre aux Indes.
— Ces trois choses n'en font qu'une , Arioline : l'argent. Je me suis adressé aux gentilhommes , parce que je n'avais pas d'argent; au ministre , parce que je n'avais pas d'argent; aux financiers, parce que je n'avais pas d'argent.
— Si encore , dit Arioline en souriant , nous n'avions qu'un royaume à conquérir, mais je dois 10,000 livres à mon parfu- meur, un mémoire de trois ans; 15!,00() livres à ma couturière ; je dois près de 50,000 livres en tout.
— Et moi autant, répondit le jeune homme; ce n'est pas énorme, mais encore faut-il avoir de quoi payer.
— Sans doute, ajouta Arioline, d'un ton d'anxiété et en jouant avec la couronne. Si vous n'étiez pas étranger, mon cher comte, vous auriez des terres en France ; nous les hypothéque- rions, nous les vendrions, nous payerions.
—Je ne possède rien en France. Tout l'argent que j'ai apporté à Paris a été envoyé à mes compagnons qui nous attendent à iMalte.
— Nos sujets nous ruinent, mon cher comte; mon parfu- meur s'est encore présenté aujourd'hui.
— El moi mon carrossier me harcèle.
— Comment sortirons-nous delà, mon cher comte? reprit Arioline en jouant avec la couronne sur le satin de sa bergère, comme avec un cerceau.
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— Ma foi, je n'en sais rien j Arioline , avant deux mois, je ne recevrai rien du Danemarck.
— Et dans deux mois ?
— Je loucherai trois cent mille livres; oui, mais nous se-» rons en hiver, et comment traverser lOcéan? l'expédition est manquée.
— Mon parfumeur attendra.
— Votre parfumeur sans doute; mais nos sujets?
Arioline et le comte ne sortaient pas du même cercle ; jamais roi ne fut si embarrassé qu'eux ; point d'argent !
— Point d'argent! disait le comte.
— Point d'argent! répétait Arioline.
Après une pose méditative, le comte se leva et dit : L'am- bassadeur de Suède reçoit ce soir; je me rends de ce pas à son hôtel. Je vais m'ouvrir ù lui, c'est un homme ambitieux, je lui ferai une belle part, s'il consent à mettre son gouvernement dans nos intérêts.
~ N'allez pas la lui faire trop belle , dit naïvement Arioline , qui avait déjà peur de voir écorner ses États. Ma couronne n'est pas déjà si grande.
— Rassurez -vous, orgueilleuse. Ainsi, je vous quitte : à l'aube je serai de retour, je cours à la soirée de l'ambassadeur. Adieu Arioline ! adieu madame !
— Adieu, sa majesté !
— Je comprends, dit le comte , eu revenant sur ses pas : bonne nuit! madame la reine.
III.
Quand le comte danois fut parti, Arioline fit apporter des flambeaux. Elle avait projeté de lire jusqu'à son retour ; les nuits d'été sont courtes.
Celle qui s'écoulait n'était qu'une lueur entre deux soleils ; plus d'une fois elle s'arrêta dans sa lecture pour contempler avec ravissement la couronne que le comte danois avait posée sur sa tête. Si tout cela n'était pas un rêve , pensait-elle, comme je serais vengée de cette impertinente duchesse qui m'a fait passer trois grands mois à la Bastille. Me compromettre ainsi ! ne pas brûler mes lettres , me nommer à M. d'Argenson et à
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l'abbé Dubois ! Je suis libre enfin, et je me vengerai, si le comte deFaab réussissait ce soir ! quelle superbe vengeance ! écrire à la duchesse dans six mois, mettons un an , mon avènement au trône : De la reine Arioline à la duchesse de Maine j c'est à en devenir folle d'orgueil et de joie.
En pensant à sa royauté , au comte, à ses mémoires à payer, à la duchesse de Maine , qui l'avait réellement dénoncée , dans le trouble où l'avait jetée la découverte de la conspiration de Ceilamare, cette conspiration étrange ourdie par un cardinal italien, un roi catholique, un colonel, des poètes athées, des duchesses et des femmes galantes , Arioline s'assoupissait dans son fauteuil et laissait tomber sa tête sur le livre ouvert devant elle. Elle était parfois éveillée en sursaut par le bruit des heures, sonnées à l'horloge de la Bastille. Alors elle se croyait en prison par l'ordre de d'Argenson, et elle murmurait des paroles de colère contre la duchesse de Maine, l'appelant ambitieuse man- quée, solte intrigante , vanité de paon dans un corps de poule. Ses yeux se refermaient de nouveau. Vers le milieu de la nuit, le sommeil l'ayant de plus en plus gagnée , elle se trouva tout-à- fait endormie.
Il y avait environ une heure qu'elle était dans ce calme absolu ([uand elle fut éveillée d'une manière foudroyante. Elle crut <]u'on l'avait précipitée du haut des tours Notre-Dam.e sur les pavés de la place du Parvis.
La sensation fut horrible ; elle fut courte. Elle se termina par un évanouissement.
Arioline n'était pas morte , quoique la partie du plancher «lu'elle occupait se fût abîmée sous elle et eût disparu dans le trou qui s'était ouvert. Dans sa chute , Arioline avait entraîné le tapis 5 mais, retenu à divers endroits du plancher, il n'avait cédé que sur le point où l'affaissement avait eu lieu. Arioline était resiée suspendue au fond d'une espèce d'entonnoir , pêle-mêle avec le fauteuil et les coussins.
Elle ne rouvrit les yeux que dans un long souterain, vivement éclairé, par places , obscures , même d'une obscurité opaque, impénétrable dans beaucoup d'endroits, mais trahissant son ef- frayante étendue par des coups de lumière qui brillaient dans le lointain comme des éclairs, qui s'éteignaient aussitôt, reparais- saient encore et provenaient soit de l'agitation d'un marteau dont
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le bruit ne se prolongeait pas, soit de Tangle scintillant d'une enclume, tout à coup démasquée. Une chaleur particulière voi- laitd'un brouillard bleuâtre la perspective surbaissée du souter- rain. C'était humide et chaud com:re le charbon mouillé que les forgerons jettent dans la fournaise. On étouffait par moments , dans d'autres on éi)rouvait un froid vif et du vent au visage j mais un vent droit tel que celui qui sort d'un soufflet. Il avait à coup sûr touché l'eau, dont il avait écrémé la surface glacée. Arioline crut voir des hommes presque nus occupés à boucher, avec des planches, le trou par lecpiel elle était tombée. D'abord elle fut tentée de croire ([u'elle rêvait 5 mais, au souvenir de la commotion reçue , elle fut vite forcée de renoncer à cette illu- sion. D'ailleurs une voix lui parlait, la rassurait de toutes les manières , et lui expliquait comment sa chute aurait difficile- ment pu avoir des suites très-fâcheuses puisqu'il y avait à peine douze pieds d'intervalle entre le plancher écroulé et le fond du souterrain qu'elle n'avait pas même atteint dans sa chute. Pour l'aider ù revenir encore plus promptement de son effroi , on lui montra que le souterrain sur toute son immense étendue était rembourré de laines.
Arioline n'avait plus qu'à se garantir de la terreur que lui inspiraient les hommes nus jusqu'à la ceinture, disséminés dans le caveau. Ils étaient très-noirs , un peu velus et de mine assez sauvage.
Tombée au milieu d'eux au moment de leurs opérations mys- térieuses , elle en apercevait qui forgeaient dans un coin, d'au- tres qui limaient , et d'autres qui, à la sueur de leurs bras, de leurs fronts et de leurs reins , faisaient tomber un balancier sur une espèce d'enclume scellée dans le sol. Chose étrange : tout cela avait lieu presque sans bruit. Le son expirait à l'instant même de sa propagation ; il était , pour ainsi dire , bu , épongé , parle mur de laine dont le souterrain était revêtu.
Tandis qu'Arioline s'efforçait de comprendre le but de cette activité sourde, quatre ouvriers avaient déjà, au moyen de piliers et de fortes lattes portées par ces piliers, caché provisoirement l'ouverture faite par la chute du plancher, et le tapis avait ainsi été poussé au niveau. Sa déchirure, le désordre du fauteuil, se- raient mis sur le compte d'un accident quelconque. Au reste, pour plus de sûreté, ces hommes allaient tenir conseil entre euxj 11 9
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il leur importait de s'entendre sur les moyens qu'il convenait d'adopter sur-le-champ, afin de n'être pas découverts à la suite de cet événement. Ils se retirèrent dans un coin. Un noir seul resta couché aux pieds d'Arioline, dont le cœur hattait fort en ce moment.
Le conseil fut long. Comme il se tenait assez loin de l'endroit où était Arioline, elle ne saisissait que des phrases décousues et les exclamations qui accompagnaient chaque avis adopté avec chaleur ou repoussé à l'unanimité. Malgré le désordre de ses idées , elle remarqua que les jeunes gens montraient le plus de modération ; ils parlaient sans emportement, et laissaient même voir des airs de pitié. Les vieux , au contraire, gesticulaient et frappaient la terre du pied. Un, entre autres, maîtrisait si peu sa co- lère , que sa voix arrivait clairement à l'oreille effrayée d'Arioline. — Oui ! disait-il. Oui ! voilà deux ans que je le dis, ce plafond nous jouera un mauvais tour. Me suis-je trompé? Les vieux ne savent rien. C'est cela. Moquez-vous des vieux! Bafouez les vieux. Eh bien! le vieux avait raison. Qu'allez-vous faire maintenant? Qu€l parti prendre? 11 n'y a qu'un parli; un seul ; pas d'autres! Mais vous ne le suivrez pas. Tant pis ! tant pis, vous dis-je ! La pitié, n'est-ce pas? Vous serez tous écrasés; tous, comme le métal sous le marteau. On vous aplatira, et sans bavure encore. Aplatis comme des liards.
La voix du vieux avait été ensuite couverte par des improba- tions si véhémentes , qu'elle n'avait plus osé s'élever, soit excès de rage, soit dédain. On ne l'entendit plus qu'une fois à la fin du conciliabule pour dire : —Soit, faites! nous verrons si le vieux se sera encore tr&mpé.
Ces hommes se dissipèrent et reprirent leurs travaux. Et le vieux qui avait parlé, et un de ses compagnons, allèrent comme en députation vers Arioline.
Le vieux était jaune comme la lumière de la lampe qu'il tenait à la main, l'autre était dans la force de l'âge, d'une beauté som- bre, grand, mais ramassé, massif, non pas d'affaissement, mais par la puissance de l'exercice. Son visage anguleux et peu rempli de chair , logeait la pensée et peut-être la souffrance, de même que son corps accusait une vigueur continuelle, haletante, sans repos. Le vieux s'assit près d'Arioline après avoir posé la lampe à terre i le jeune resta debeul, et dit sans emphase ;
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'— Vous nvez dû le deviner, madame, nous sommes des faux- monnayeurs. Arioline frémit.
— Si nous étions découverts, vous ne l'ignorez pas, nous se- rions roués vifs en place de Grève , comme cela arrive deux ou trois fois par an à ceux des nôtres, surtout nous qui faisons Tor.
— Surtout nous qui faisons Tor , répéta le vieux faux-mou- nayeur.
—Votre présence nous a jetés dans un étrange embarras. Nous ne sommes pas des assassins 5 nous n'aimons pas à verser inuti- lement le sang. Cependant vous avez notre secret. Dites un mot de ce que vous avez vu, nous sommes connus, nous sommes pris, nous sommes morts.
—Je vous jure, cria Arioline, que je ne dirai rien, jamais rien de ma vie !
— Des serments ! dit le vieux avec une ironie bouffonne. —Des serments! répéta le jeune en pinçant ses lèvres; on n'est
jamais trahi que par des serments. Un jour on est plus confiante envers u»i amant; un jour on a bu un verre de Champagne de plus ; une nuit agitée on parle en dormant.
— Je n'ai pas d'amant.
— Vous mentez déjà, reprit le jeune homme.
— Elle ment déjà, répéta le vieux en hochant la tète.
— Ces hommes que vous voyez là-bas, reprit le premier qui parlait , voulaient qu'on vous fit mourir. C'était aussi l'avis de mon frère qui est là-bas. Ce n'est pas le mien.
— C'était mon avis, dit le vieux.
— Ce n'a pas été le mien, reprit le fils du vieux faux-mon- nayeur , parce que votre disparition serait remarquée. Vous oc- cupez une petite maison ; par conséquent, vous avez un amant. Vous l'attendiez. Cela se voit, d'ailleurs, à votre toilette. Cet amant , ne vOus trouvant pas , vous chercherait. Ces sortes de perquisitions sont toujours dangereuses. Vous ne mourrez pas; vous vivrez. Je l'ai voulu.
Arioiine ne savait à quelles expressions recourir pour faire preuve de reconnaissance.
— Pas encore, madame, reprit celui qu'Arioline regardait comme son libérateur, pas encore. Avant de vous faire ramener chez vous, j'ai quelques questions bien simples à vous adresser.
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— Parlez, dit Arioline, en sentant déjà la joie d'être hors de celte caverne , et prête à sauter au cou de celui qui allait l'en faire sortir; parlez.
— Avez-vous un père?
— Oui, répondit Arioline.
— Est-il à Paris ?
— 11 est employé à la loterie.
— Est-il riche?
— 11 a beaucoup de dettes.
— Combien doit-il à peu près?
— Quatre-vingt mille livres.
— Avez-vous un frère?
— J'en ai deux.
— Quelle est leur profession ?
— Percepteurs tous deux à Melun.
— Sont-ils à leur aise ?
— Ils n'ont que leurs appointements pour vivre.
— Et vous, madame, ètes-vous riche?
— Je passe pour Têlre, mais je ne le suis pas. Je dépense beau- coup. Comme toutes les femmes , j'ai des caprices, des envies. J'aime les meubles, les chevaux
— Ainsi , interrompit celui qui interrogeait si curieusement Arioline, on ne tiouverait pas étonnant dans le monde que vous payassiez les dettes de votre père et que vous retirassiez vos frères de leur profession difficile?
— Nullement.
Le jeune et le vieux faux-monnayeur se regardèrent. Le vieux lança ensuite un grand coup de pied au nègre couché aux pieds d'Arioline, et lui dit :
— Debout, Caraïbe ! Caraïbe fut debout.
— Va chercher un sac UVbas sous la troisième voûte.
— Un gros, un petit ou un moyen ?
— Un moyen.
Arioline ne comprenait rien à ce qu'elle entendait. Pourquoi ces questions sur sa famille , son père , ses frères , leurs moyens d'existence?
Caraïbe porta un sac.
Le vieux le dénoua , et en montra le contenu h Arioline
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avec la joio d'un arlisle enchnnlé de la beauté de son œuvre.
— Ceci est de la fausse muunaie , reprit le jeune. Cet or est faux. Chaque pièce conlienl à peine un dixième d'or; le reste est le l'alliage. En voilà pour deux cent mille livres. C'est plus qu'il n'en faut pour acquitter li^s dettes de votre père et pour venir au secours de vos deux frères. Vous allez écrire au premier et aux deux autres que vous avez reçu en héritage d'une personne amie une somme de trois cent mille livres. En bonne sœur, vous avez dû les faire participer à votre bonne fortune.
Écrivez, madame.
Arioline écrivit cela en partie sous la dictée du jeune faux- monnayeur.
— C'est bien, madame. Demain, un de nous fera passer cent raille livres à vos frères, cent mille autres à votre père. Vous , madame, vous accepterez aussi cent mille livres, dont vous ferez tel usage qu'il vous plaira. Les voici.
— .\insi , reprit froidement le vieux, s'il vous prend fantaisie de dire un jour de qui vous tenez cet or , voire père, vos deux frères et vous madame, vous serez roués avec nous tous en place de Grève.
Au milieu de son étonnement, saisie par le bras du jeune homme qui avait parlé , Arioline fut reconduite à l'endroit de la voûte qui s'était éboulé et qui avait été réparé à la hâte; on re- tira deux planches, et en l'exhaussant par des marches ménagées avec ditférents meubles, elle passa jusqu'à son appartement. Le jeune homme monta avec elle; tandis qu'on travaillait au-dessous, il nivelait au-dessus, reclouait le tai)is : ceci fait, rien ne parut; quand l'ouvrage fut achevé, il s'assit dans un fauteuil.
IV.
—Votre appartement est fort gracieux, dit-il; mais permettez- moi de vous le dire, celui de madame de Florigny est meublé avec i)lus d'art; sa pelite maison de la Grange-Batelière est un chef-d'œuvre de goût. Celle de mademoiselle Tenais est encore bien coquette; il est vrai qu'elle est à la VilleÉvéque et que c'est presque la campagne. Je vous souhaiterais les lacpies de made- moiselle Ponsard ; les vôtres sont pâles. Renouvelez-les donc , madame : vous avez tant de goût et de délicatesse.
9.
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Quel est cet homme ? se demanda Arioline ; il connaît les fem- mes à la mode comme un Richelieu?
— Je suivrai vos conseils , répondit Arioline , très-peu rendue encore, on le conçoit, à sa sphère d'habitudes. Mais qui êtes vous? osa-t-elle demander à cet homme.
— Vous l'avez vu, madame, un faux-monnayeur, lui répon- dit celui-ci en prenant la main d'Arioline^ d'un ton de tendresse qui remua tout ce qu'il y avait en elle de curiosité et d'« ffroi. Mais adieu, madame, voici le jour, je pourrais vous être impor- tun en restant plus longtemps ; ne craignez rien, je suppose que vos domestiques sont couchés à côté; je ne les dérangerai nul-